La liberté d'Ingrid achetée à des déserteurs?

Publié le par Adriana EVANGELIZT



La liberté d'Ingrid achetée à des déserteurs?



par Vincent Taillefumier, Bogota



 De 5 à 20 millions de dollars auraient été versés pour pousser des ravisseurs à déserter avec leurs 15 otages. Bogota nie avoir payé.

L'opération «impeccable», «100% colombienne», qui a permis la libération d'Ingrid Betancourt et de 14 autres otages de la guérilla, mercredi 2 juillet, cacherait d'importantes zones d'ombre. Selon les confidences d'une source proche du dossier, «au moins 5 millions de dollars» auraient été versés aux ravisseurs pour qu'ils acceptent de se rendre avec leur butin humain. Ces affirmations, faites au Temps, recoupent en partie une information de la Radio suisse romande (RSR) diffusée vendredi. 

La RSR, qui cite une «source fiable» et «éprouvée», évoque la somme de 20 millions de dollars et ajoute que les Etats-Unis auraient été «à l'origine de la transaction». Le versement aurait permis à Washington de récupérer trois de ses agents, enlevés en février 2003 lors d'une mission de reconnaissance antidrogue, et libérés mercredi avec la Franco-Colombienne.

Interrogé hier matin par la radio locale, le commandant en chef de l'armée colombienne, le général Freddy Padilla, a cherché à dédouaner les autorités de son pays: «Je nie que le gouvernement colombien ait payé un centime pour cette opération.» Son prestige est en jeu: deux jours plus tôt, il présentait l'opération, aux côtés du ministre de la Défense Juan Manuel Santos, comme un coup de maître de ses services secrets. Selon lui, depuis l'évasion de l'otage policier John Frank Pinchao, en avril 2007, les agents avaient avancé dans la localisation des kidnappés, infiltré leurs gardiens et même la direction des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) pour leur faire organiser un faux transfert d'otages. C'est seulement une fois montés dans un hélicoptère militaire, repeint aux couleurs d'une ONG «fictive» amie de la guérilla, que les ravisseurs auraient découvert la supercherie. «Je jure sur mon honneur qu'il aurait été encore plus destructeur pour les FARC que [des déserteurs] aient reçu 20 millions de dollars, insistait vendredi Freddy Padilla. Ça aurait été une incitation pour les autres.»

Selon nos informations, le chef du groupe de ravisseurs, «César», officiellement arrêté en vol avec son second «Enrique», aurait en fait trahi. Sa compagne, connue comme «Doris Adriana», a été détenue le 2 février dans le cadre d'une opération conjointe des autorités colombiennes avec le FBI contre un réseau de trafic d'armes et de drogue des FARC. Arrêtée alors qu'elle montait dans un bus, près de la frontière vénézuélienne, elle a aussitôt dû affronter une demande d'extradition des Etats-Unis, notamment pour sa participation supposée à la capture des trois Américains. Mais c'est dans la prison de femmes de Bogota, le Buen Pastor, qu'elle se morfond depuis, et c'est là que les services secrets la travailleraient depuis des mois pour qu'elle «retourne» son compagnon. Par l'intermédiaire d'agents doubles, elle l'aurait finalement convaincu de déserter, peut-être avec son second, tristement connu par les otages sous le pseudonyme d'«Enrique» ou «Gafas».

La promesse d'un avenir doré a sans doute pesé. Le paiement de récompenses en Colombie n'est pas un secret, mais au contraire une politique officielle du pouvoir. L'an dernier, le président Alvaro Uribe a créé un fonds de 100 millions de dollars pour les déserteurs qui se livreraient avec des otages. Le chef de l'Etat lui-même annonçait, le 14 juin, que les ravisseurs d'Ingrid Betancourt avaient contacté les autorités pour demander des garanties en échange d'une reddition. «Dites-leur qu'ils peuvent se livrer, qu'ils ne perdent plus de temps en coups de fil», répond le président devant les micros, en promettant argent, impunité et exil. Depuis, Juan Carlos Lecompte, l'époux de la Franco-Colombienne, s'attendait à une «bonne nouvelle» rapide.

Ce scénario, certes moins glorieux que celui des barbouzes impeccables, n'en constituait pas moins un lourd revers pour la guérilla, et une victoire pour Alvaro Uribe. Pourquoi élaborer une mise en scène? Peut-être pour mieux soigner encore le prestige des autorités, en Colombie et à l'étranger, alors que la justice a brièvement mis en cause la légitimité du président pour une affaire de clientélisme. La cote de popularité déjà élevée du chef de l'Etat, applaudi unanimement dans le monde entier, a ainsi atteint le record de 91%, dans un sondage effectué au lendemain des libérations. Plus simplement, le ou les déserteurs ont aussi pu demander à protéger leurs proches, ou les agents de renseignement avaient besoin de discrétion pour mener à bien des opérations semblables.

Le scénario a-t-il été trop fignolé, ou est-il totalement fantaisiste? «César», combattant aguerri, est apparu hier aux caméras boitant bas, le visage tuméfié: le résultat, probablement, de la rapide «neutralisation» à laquelle ont assisté les otages quelques instants après le décollage. Mais son avenir pourrait être moins sombre que sa mine ne le laisse paraître. Le procureur général colombien, Mario Iguarán, a rapidement évoqué la possibilité de lui attribuer des réductions de peine réservées aux déserteurs et démobilisés «s'il collaborait avec la justice».

Les Etats-Unis possèdent également l'arsenal légal nécessaire à la réinsertion de «César» ou «Gafas». Un trafiquant de drogue colombien sanguinaire, Victor Patiño, extradé et condamné en 2002 à 16 ans de prison, aurait ainsi été intégré depuis quelques semaines à un programme de protection de témoins. «Ce qui veut dire que dans quelques mois, il aura un nouveau nom et un emploi, dans une ville seulement connue de ses proches», a révélé au quotidien El Tiempo une personne qui connaît bien «César». Un futur enviable pour les deux éventuels déserteurs, dont le chef de l'armée de terre colombienne, Mario Montoya, s'est empressé de dire que «leur extradition était pratiquement acquise».

Par ailleurs, la sénatrice colombienne Piedad Cordoba, ancienne médiatrice entre la guérilla et le président Hugo Chavez, interrogée par le quotidien argentin Clarin, a affirmé: «Ceci n'est pas un sauvetage. C'est une opération de remise d'otages pour laquelle une rançon a été versée», tout en indiquant ne pas avoir de preuves tangibles, mais se baser sur les déclarations des autorités colombiennes.

Sources
Le Temps

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans Ingrid Betancourt

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