Le droit de stigmatiser au nom de la liberté d’expression

Publié le par Adriana EVANGELIZT



Le droit de stigmatiser au nom de la liberté d'expression


Par Mohamed Bouhamidi


Une fois de plus un débat franco-français -une polémique autour du caricaturiste français Siné et de son directeur Philippe Val- et qui aurait dû le rester nous accroche par les côtés identitaires envahissants qui -autour de l'islam, des musulmans et des juifs ou de la liberté d'expression- ramènent la planète dans les querelles françaises même si notre religion, notre culture, nos croyances et modes de vie y repassent plus qu'à leur tour. C'est que, du coup, s'est réveillée la mémoire toute fraîche de la mobilisation générale pour la liberté d'expression quand il s'est agi de caricatures offensantes pour les musulmans à travers le symbole sacré de notre Prophète -et elle fut générale de Sarkozy à Marie-Georges Buffet dans une unanimité si belle qu'elle se mit à relever des «valeurs» et non plus de la seule politique, c'est-à-dire de l'identité constitutive sans laquelle la dissolution guetterait la France. Pas moins. Personne n'avait émis la moindre observation sur le caractère artificiel et provocateur de la publication de ces caricatures nées au Danemark mais que Charlie Hebdo reprenait pour marquer son intention de s'attaquer aux musulmans offusqués pour bien montrer qu'ils n'avaient pas à réagir ni à penser mais à subir en silence, tout bruit ou tout murmure prouvant leur incapacité à accéder aux idées de liberté d'expression et de démocratie, apanage de la modernité et des sociétés modernes. C'est bien le silence de centaines de millions d'hommes que visait Charlie Hebdo, les valeurs démocratiques n'incluant pas un droit de critique des musulmans, vous l'avez compris, mais ce n'était pas aussi net dans le brouhaha médiatique et la levée de masse autour de l'héroïque Philippe Val, les réactions indignées des musulmans stigmatisés en gros et sans détails comme terroristes congénitaux avec toutes les analyses «savantes» sur leurs différentes incapacités à accéder à la raison, à la modernité -c'est quoi la modernité ?- à la liberté et à la démocratie. Bref, renvoyer des centaines de millions de musulmans -en raison de leur religion- au statut de barbares sanguinaires, c'est de la liberté d'expression et Bernard-Henri Lévy en avait dressé les caractéristiques indubitables et sans réplique à propos de Redeker : «Robert Redeker a écrit ce qu'il a écrit, c'est son droit le plus imprescriptible, depuis la Révolution française, des générations de Français se sont battus pour obtenir ce droit tout simple, le droit de s'exprimer, même si on a tort, même si on va trop loin, la liberté d'expression ne se partage pas.»

C'est sur cette mémoire vive de la stigmatisation des musulmans, présentée comme une liberté d'expression non négociable, non divisible que Siné commet une caricature et un très court texte sur le fils de Nicolas Sarkozy en passe de se fiancer selon une rumeur avec l'héritière du réseau de distribution Darty et qui se trouve être juive. Vous lirez le texte en encadré et pourrez juger du texte.
Les caricatures, les textes et les déclarations anti-musulmanes de Siné ne se compte plus et elles sont violentes et même susceptibles d'appeler à la violence avec ses envies de «botter violemment» le derrière des femmes en hidjab.

«Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général de l'UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le Parquet a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est arabe ! Ce n'est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d'épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit !»

Et voilà, l'équation s'est mise en place toute seule : bouffer du musulman sur une vraie base raciste avec l'idée du congénital, de l'incapacité mentale, etc. c'est de la liberté d'expression mais parler de l'argent d'une probable fiancée juive d'un Sarkozy, c'est du racisme et de l'antisémitisme. Un grand procès s'ouvre immédiatement sous l'impulsion de Claude Askolovitch, journaliste au Nouvel Observateur hebdo de Jean Daniel, ce même hebdo qui a porté aux nues le livre de Sensal, le Village de l'Allemand, véritable réquisitoire en nazisme de notre guerre de libération, de notre Etat national et de notre peuple. Donc, Siné se fait virer illico presto. Pour les musulmans amers ou non, la pratique venait de prouver que ces gentils mots de liberté et de démocratie, à portée universelle, c'est-à-dire valable partout et pour tous, n'étaient valables que sur leur dos. Et ils le font savoir avec leurs moyens : la blogosphère. Mais ils ne sont pas les seuls. Gisèle Halimi réagit, Guy Bedos envoie un très court texte à mettre K.O. Philippe Val : «Philippe Val,Tu es à Charlie Hebdo ce que Sarkozy est à la France.A la différence près que lui a été élu ; toi, dans des conditions qui m'échappent et dont je me tape, tu as fait un coup d'Etat. Me revient une phrase que j'avais écrite à propos de certains politiques, de droite ou de gauche, et qui, au regard de ton attitude, te concerne aujourd'hui : "Ce n'est pas en crachant dans les miroirs qu'on guérit de l'eczéma. Ça les démange et ils se grattent sur la peau des autres.
Après t'être acharné -c'était une urgence !- sur Denis Robert, dont manifestement tu ne connais ni les livres ni les films, voilà que tu t'en prends à Bob Siné, que, brutalement, tu vires pour antisémitisme. Il y a longtemps que les lecteurs attentifs de Charlie savent ce qui vous oppose à propos du conflit israélo-palestinien. Prétexte, donc.

Antisémite, Siné ? As-tu lu David Grossman et Amos Oz, écrivains israéliens qui, sans relâche, luttent, en Israël, contre l'actuel pouvoir israélien ? Antisémites eux aussi ?
Moi qui ai dit sur la scène de l'Olympia "je ne confondrai jamais Ariel Sharon et Bibi Netanyahu avec Anne Franck et Primo Levi", suis-je pour autant un néonazi qui s'ignore ?
Je pourrais te mépriser, je te plains.»
Des lecteurs s'en mêlent pour défendre Siné. Bref, l'accusation d'antisémitisme ne passe pas, d'une part, pour son extrême légèreté, d'autre part à cause de l'affaire des caricatures de notre Prophète encore brûlante.
Philippe Val se défend bien mal.

Son explication est lamentable après avoir fanfaronné contre les musulmans et admis dans son hebdo des textes traitant de fascistes les guerres anticoloniales (eh oui, elles leur posent problème !). Il écrit : «Les propos de Siné sur Jean Sarkozy et sa fiancée, outre qu'ils touchaient la vie privée, colportaient la fausse rumeur de sa conversion au judaïsme. Mais surtout ils pouvaient être interprétés comme faisant le lien entre la conversion au judaïsme et la réussite sociale et ce n'était ni acceptable ni défendable devant un tribunal.» Lamentable. Dire en toute clarté, et sans besoin d'interprète, qu'un musulman est un barbare sanguinaire et attardé par essence et par nature, ce n'est pas du racisme mais écrire quelques lignes pouvant «être interprétées» sur une possible motivation calculatrice au judaïsme, c'est du racisme. C'est-à-dire une attaque contre toute la communauté juive. Effleurer un juif, c'est toucher tous les juifs. Evidemment, il est difficile de trouver quoi que ce soit d'antisémite dans le texte de Siné. Ses soutiens l'ont bien souligné et ne se sont pas privés de marquer au trait rouge que Siné a plutôt commis deux crimes de lèse-majesté. A l‘endroit du président français et à l'endroit de l'hégémonie sioniste sur les médias et la pensée. Relisez la définition de Bernard-Henri Lévy sur la liberté d'expression et vous constaterez que Siné est bien loin des latitudes offertes. M'Hamed Bellouti, le plaignant arabe du procès Sarkozy a fait passer ce commentaire dans un blog ouvert aux lecteurs : «Bonjour,Je suis M'hamed Bellouti, le plaignant "arabe" du procès théâtral concernant le délit de fuite de Jean Sarkozy. Siné a eu la naïveté de croire que le président de la République défendait la liberté d'expression comme celle de la justice... Au vu de la mascarade du procès (je rappelle que les magistrats et le procureur m'ont interrogé comme si j'étais le fuyard !!)...

Siné aurait dû comprendre qu'on ne touche pas au fils de notre cher président !! N'oubliez pas que la République prend quelques couleurs monarchiques... Bon courage à Siné !» Sinon pour Charlie Hebdo, M. Val est contradictoire dans sa défense de la liberté d'expression... mais il a dû avoir quelques "pressions politiques" ?!? Il n'est pas le seul à défendre cette thèse d'une allégeance de Charlie Hebdo.
Reste à savoir si des gardiens vigilants scrutent les faits et les événements pour battre le tocsin dès qu'il s'agit de raviver un sentiment communautaire chez les juifs et le sentiment du danger permanent qui les guette et devrait les pousser à ce réflexe communautaire tout à fait contraire aux principes de la citoyenneté, de l'autonomie de l'individu, de la modernité, de l'esprit critique qu'on vante tant aux musulmans pour se défaire des liens «mortels» de leur communauté et de leur religion. Le dernier élément en date reste celui du nervi d'une organisation juive chargée de tabasser et d'intimider les organisations pro-palestiniennes, poursuivi en justice pour une affaire grave de coups et blessures.

Cette organisation est interdite en Israël parce que trop extrémiste mais elle est tolérée en France. Le nervi habitué aux descentes anti-palestiniennes est devenu un gentil garçon victime de l'antisémitisme tout comme la fameuse femme qui a inventé une agression dans le métro. La blogosphère, c'est génial. Elle permet de rencontrer le langage cru des types de base. Gisèle Halimi, vieille militante des droits des femmes, des colonisés, de la liberté, a soutenu Siné. Elle a écrit :«Siné n'est pas ce qu'il est convenu d'appeler un ami. Sa misogynie volontairement primaire nous a tenus éloignés l'un de l'autre, malgré quelques causes communes essentielles. (anticolonialisme, antiracisme, etc.). La direction de Charlie Hebdo vient de le licencier brutalement. Motif allégué : propos antisémites. A la lecture attentive de ses quelques lignes, je suis en mesure d'affirmer -en spécialiste du droit de la presse- qu'il ne s'agit que d'un prétexte, un procès pour antisémitisme n'aurait guère de chances d'aboutir.
Cette opération participe donc des procès en sorcellerie qui se multiplient aujourd'hui pour maintenir une psychose du juif persécuté.

Charlie Hebdo s'est toujours posé en champion de la liberté d'expression. Rappelez-vous le tonitruant procès mis en scène, filmé, super-médiatisé des caricatures de Mahomet. Aujourd'hui, il porte à cette liberté un coup terrible en tentant de museler Siné-le-libertaire. J'ai participé en son temps avec Cavanna et d'autres à la création de Charlie Hebdo. Cette aventure superbe risque de s'achever dans la honte.
J'ai bénéficié jusqu'à présent d'un service de presse du journal. Arrêtez. Je ne veux plus vous entendre ni vous lire.»

Il se trouve que Gisèle Halimi est juive comme Pierre Stambul et comme d'autres juifs innombrables qui se battent contre toutes les discriminations et d'abord celles qui frappent les Palestiniens. D'évidence, elle a écrit cette lettre en citoyenne sans lien aucun avec une appartenance religieuse, politique ou sexuelle. Voilà une réaction tirée de la blogosphère qui désigne exactement «son crime» : «Au nom de quoi madame Halimi aurait-elle le droit de s'ériger en ‘‘détectrice d'antisémitisme professionnelle'' apte à sentir celui d'un Siné, elle qui a passé toute sa vie à relativiser les actes de violence contre les juifs et, pis, à les justifier, les expliquer, comme un certain nombre d'alter-juifs non représentatifs de la communauté juive ?»

L'aveu est terrible : nul ne peut parler en tant que juif s'il ne représente pas la communauté, s'il sort des lignes tracées à la communauté -par qui et de quel droit ?-, s'il se démarque de la communauté. L'auteur est sans concession, un juif pas d'accord est un alter-juif. Allez comprendre quoi que ce soit à la propagande qu'on nous déverse sur la tête. Parler de la liberté de l'individu, de son autonomie, faire le bruit que la presse et les députés ont fait sur la liberté de l'épouse musulmane divorcée à l'amiable pour non-virginité promise (ce qui veut dire que le mari s'est comporté en bon musulman en évitant des rapports sexuels prénuptiaux) et dont je vous ai parlé pour ensuite faire entrer de force et sous l'anathème des êtres dans les moules d'une communauté.

A l'évidence, la machine de la propagande n'a pas marché et, pour une fois, les milieux sionistes peinent à imposer leur hégémonie. Nous sommes loin de leur victoire écrasante sur l'abbé Pierre, figure d'une autre France et d'une autre Eglise, figure de la compassion et de la main tendue, victoire qui inaugurait le passage de la domination relative du lobby sioniste sur les médias à son hégémonie. C'est cette hégémonie qu'ébranle l'affaire Siné. Les difficultés à faire «passer» l'opération ont obligé la LICRA à monter au créneau pour soutenir Val dans son entreprise. Elles ont surtout obligé Bernard-Henri Lévy à mouiller le tricot.

Dans un texte dans lequel il n'est plus question de «droit de s'exprimer, même si on a tort, même si on va trop loin, la liberté d'expression ne se partage pas». BHL fait une lecture au second ou au troisième degré par laquelle il répond très certainement à G. Halimi. Il écrit : «Bouffer du curé, du rabbin, de l'imam - jamais du ‘‘juif'' ou de l'‘‘Arabe''. Etre solidaire, bien entendu, de caricaturistes qui se moquent du fanatisme et le dénoncent- mais s'interdire, fût-ce au prétexte de la satire, la moindre complaisance avec les âmes glauques qui tripatouillent dans les histoires de sang, d'ADN, de génie des peuples, de race. C'est une ligne de démarcation. Soit, à la lettre, un principe critique. Et c'est là, dans le strict respect de cette ligne, qu'est, au sens propre, la pensée critique.» C'est très bien sauf qu'au terme juif correspond celui de musulman et pas d'arabe. Or, c'est bien à ces musulmans qu'on s'attaque sans cesse et il serait cocasse que BHL reprenne à son compte la thèse antisémite ou sioniste que les juifs sont une race ou un peuple.
Il se placerait d'emblée sur une position politique et non sur le terrain des principes qu'il tient à nous rappeler.

Est-ce la fin de l'hégémonie du lobby sioniste sur les débats français qui nous touche dans notre sensibilité de musulman ? Il y a loin de la coupe aux lèvres mais on ne peut écarter cette hypothèse. En notant que des juifs innombrables se battent pour une autre vision du monde que celle de la domination des peuples, de la ségrégation, de la discrimination et du mensonge des faux clivages culturels, religieux, communautaires. Nous le savions. Il fallait le redire pour savoir qui est qui, qui est l'ami et qui est l'ennemi franc ou tortueux de notre pays ouvert à Jean Daniel qui nous orchestre des procès en nazisme et fermé à Pierre Stambul ou Ilan Pappe.

Sources
La Tribune

Posté par Adriana Evangelizt

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