Quand des détenus filment l'état de délabrement de leur prison

Publié le par Adriana EVANGELIZT



Quand des détenus filment l'état de délabrement de leur prison


par Caroline Stevan


Conditions de détention et surpopulation vues de l'intérieur de Fleury-Mérogis. Une première.

Des douches parsemées d'ordures, des cellules envahies, des murs gluants... une vidéo tournée en cachette par des détenus de Fleury-Mérogis - et révélée par Le Monde vendredi - offre une vision rare et effrayante du plus grand pénitencier d'Europe. Trois minutes des deux heures trente de bande sont visibles sur différents sites internet (letemps.ch, dailymotion.com, lemonde.fr, etc.). On y découvre le quotidien des détenus de la prison de l'Essonne: les séances de sport dans la cour - fréquentes car elles autorisent à une douche ultérieure; le minimalisme du kit mensuel de toilette; la cuisson grâce à une serpillière trempée dans l'huile; les cordages permettant de passer un objet d'une cellule à l'autre... La version intégrale contient bien d'autres scènes, y compris très violentes, mais elles ont été coupées avant diffusion afin d'éviter toute identification des personnes maniant la caméra. 

  L'objectif des auteurs, relayé par la société de production I-Screen, est de contrecarrer les reportages consacrés aux centres de détention - encadrés par l'administration pénitentiaire et largement aseptisés - et de mettre un terme au fantasme du taulard qui sévit encore dans les banlieues. «Les journalistes sont toujours invités dans les prisons qui ouvrent, jamais dans celles qui devraient fermer», dénonce Patrick Marest, délégué général de l'Observatoire international des prisons (OIP), mandaté pour authentifier la vidéo.

La réalité, donc, est montrée toute crue. «Ce que l'on voit sur ces images est évidemment choquant, mais Fleury-Mérogis est loin d'être la pire des prisons françaises, précise Christophe Régnard, président de l'Union syndicale des magistrats (USM). Elle a 40 ans, alors que nombre d'autres pénitenciers, comme la Santé, datent du XIXe siècle. Leurs installations sont encore plus vétustes.»

Pas de douches quotidiennes

Les deux principaux maux des geôles de l'Hexagone sont le délabrement et la surpopulation, qui frappe sept détenus sur dix. «L'un découle de l'autre, poursuit le juriste. Nous avons aujourd'hui 51000 places pour 64000 prisonniers. En 2012, nous aurons certes 62000 places, mais la population carcérale aura atteint quelque 80000 individus. La surpopulation, qui interdit les douches quotidiennes, les parloirs, les cours et le travail en prison, favorise la violence. Le personnel pénitentiaire est totalement débordé. En outre, on mélange les petits délinquants, condamnés à un ou deux ans, avec les gros en attente de procès. Cela devient une école du crime.»

Alors que la France a été épinglée pour traitement inhumain et dégradant, la politique pénale continue d'alourdir la barque; le taux de détention a augmenté de 25% en cinq ans. «Les sénateurs ont rédigé un rapport en 2000, tandis que le nombre de détenus était identique au nombre de places. Ils ont parlé d'«humiliation pour la République». Mais que diraient-ils aujourd'hui?» s'interroge Patrick Marest.

Traitements inhumains

L'Hexagone est une exception en Europe. Si l'on considère le revenu par habitant consacré aux prisons, rapporté au PIB, Paris se trouve coincé entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie. La France a le plus faible taux d'évasion mais la plus forte proportion de suicides. Une nouvelle loi pénitentiaire doit être examinée par le Sénat à partir de mars. «C'est une mascarade, dénonce le délégué de l'OIP. Il y est dit que la durée maximum en quartier disciplinaire passe de quarante-cinq jours à quarante ou encore que les captifs auront droit au téléphone. C'est une simple remise à niveau!»

Le délégué prône un changement radical de la philosophie pénitentiaire: «Il faut considérer le détenu comme un citoyen privé de sa liberté d'aller et venir, mais pas de sa dignité humaine - comme l'a d'ailleurs rappelé le Conseil d'Etat il y a trois jours. Le droit commun ne doit plus s'arrêter aux portes des prisons. Le mot dignité figure une seule fois dans la nouvelle loi et c'est pour évoquer de manière éhontée les fouilles corporelles à nu!» Le Conseil d'Etat a en outre suggéré que les règles carcérales soient décidées par le législatif et non plus par l'administration pénitentiaire elle-même.

L'Union syndicale des magistrats prône également un changement de paradigme. «Nous devons évidemment construire de nouvelles prisons mais aussi modifier notre politique pénale. En France, la sanction passe toujours par l'incarcération, alors que l'arsenal législatif prévoit bien d'autres choses: bracelets électroniques, liberté conditionnelle, travaux d'intérêt général... Le problème est que tout cela nécessite du personnel, des éducateurs, des moyens, relève Christophe Régnard. C'est dur en tant que magistrat. Il n'y a pas de politique de réinsertion, on libère des gens qui récidivent parfois et alors on nous reproche d'avoir laissé sortir quelqu'un dont la place était bien en prison! On appelle ça la quadrature du cercle.»

Sources
Le Temps

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans LES PRISONS EN FRANCE

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