Politique étrangère : programmes brouillés pour Sarkozy et Royal

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Politique étrangère : programmes encore brouillés

pour N. Sarkozy et S. Royal


Par Pierre Morville



Le candidat de l’ex-parti gaulliste s’affiche pro-américain quand la très européaniste Ségolène s’avoue comme un penchant pour le souverainisme.

A sept mois des élections, la cause semble entendue: Ségolène Royal affrontera Nicolas Sarkozy au second tour de la présidentielle française. La première bataille a lieu à l’intérieur du PS comme de l’UMP : il faut d’abord choisir celui qui paraissait le meilleur champion de son camp. Dans les sondages, l’avance des deux candidats préférés des journalistes « people » semble considérable. Après avoir contraint Lionel Jospin et Jack Lang à l’abandon, Ségolène domine de la tête et des épaules les autres barons du PS encore en course, Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn. Ces derniers disposent pourtant de relais dans le Parti socialiste et d’une expérience gouvernementale que leur rivale est loin de posséder. Mais c’est une femme et les Français veulent du changement...

C’est également du changement et même de la rupture que promet Nicolas Sarkozy, sans challenger sérieux au sein de l’UMP depuis l’éviction de Dominique de Villepin à l’issue de la calamiteuse gestion du mouvement étudiant du printemps dernier. Il est piquant de constater que l’inamovible ministre de l’Intérieur promet aux Français une politique en rupture avec celle que mène depuis cinq ans un gouvernement dont il est le n°2 et l’un des principaux inspirateurs. Comprenne qui pourra...



«Oui, j’aime les Américains»



Jean-Marie Le Pen, 78 ans au lendemain de la prochaine présidentielle, semble bien vieux pour menacer nos jeunes quinquagénaires (quoique...); Jacques Chirac créerait une vive surprise en se représentant (mais...) et les candidats des autres partis - PC, extrême gauche, écolos divers, UDF... - semblent condamnés à jouer les forces d’appoint pour les finalistes du second tour. A moins, bien sûr, que les Français, une fois de plus taquins, ne votent pas du tout comme les politologues, les experts en sondage et les médias l’avaient prévu. C’est pourtant ce qui s’est passé dans à peu près toutes les élections depuis 1981, jusqu’au référendum sur la Constitution européenne en 2005 où les mêmes annonçaient un triomphe du Oui, quand le Non l’emporta à 54,67%...

En tout cas, les candidats en tête n’ont toujours pas éclairé, en matière de politique extérieure, le choix des électeurs. « Je m’oppose à une diplomatie rhétoricienne, sans crédit. Je veux une diplomatie de partenariat », a promis Ségolène Royal lors de son discours de candidature officielle. « Dans un monde divisé, hanté, de Bagdad à Kaboul ou Guantanamo, par les conflits de civilisations», elle veut « mettre le développement, la santé, l’éducation au coeur de notre politique étrangère ». Kaboul ? La candidate du Parti socialiste semble avoir oublié que la France a envoyé des troupes en Afghanistan. Peu importe ! Son ambition extérieure semble certes généreuse et louable, mais encore confuse et verbeuse. Ségolène Royal en revanche a tenu à rester dans l’orthodoxie de la conception française des rapports atlantistes: elle a tenu à distinguer « alliance » et « alignement » avec les Etats-Unis, et promis qu’elle n’irait jamais « s’agenouiller devant George Bush ».

La candidate souhaitait faire rupture avec les étonnants propos de Nicolas Sarkozy sur le grand allié américain. Représentant la France aux cérémonies du 11 Septembre, le ministre de l’Intérieur s’est posé sans fausse pudeur en ami de Washington, affichant son désir de « rebâtir la relation transatlantique » mise à mal depuis le refus français d’approuver l’invasion de l’Irak en 2003. Avec regret, il avait souligné que cette crise était la plus grave depuis 1966 avec le départ de France des forces américaines cantonnées dans les bases de l’Otan. Il a exprimé de nombreuses convergences de vue avec l’administration américaine sur les grands dossiers internationaux, comme l’Iran. « Oui, j’aime les Américains », a-t-il répété à l’envi pour manifester son admiration pour la société US.

Cette américanophilie sans réserve a surpris jusqu’à ses propres amis et lui a valu des critiques peu voilées tant à la Présidence de la République que dans l’opposition. Mais, après tout, la question mérite d’être posée: est-il temps que Paris noue des relations beaucoup plus étroites avec Washington ? Des idéologues, au bon sens du terme, plaident en ce sens. Certains soulignent que les échecs actuels de la diplomatie US limitent la volonté de toute-puissance incarnée par le gouvernement Bush et permettent a contrario un dialogue plus équilibré avec Washington; d’autres font valoir que l’extension continue du terrorisme (même si l’intervention américaine contribue à la diffusion de l’islamisme radical) impose une solidarité forte des démocraties à l’action des Etats-Unis; quelques voix vont plus loin et dressent un tableau sombre de l’avenir des relations internationales sur fond de « choc des civilisations »: la montée en puissance de la Chine et de l’Inde, l’aggravation des risques (conflits, dictatures...) dans plusieurs continents imposent de fait une alliance des pays occidentaux, unis par des valeurs et une histoire communes.



L’attente des réponses européennes



Ces différentes positions, certaines directement influencées par l’aile néoconservatrice américaine, sous-estiment au moins deux facteurs. A court terme, il est difficile de prévoir l’actuelle politique étrangère de la Maison-Blanche. Celle-ci louvoie entre des déclarations idéologiques et martiales (appel à un vaste front uni contre le « fascisme islamique », menaces de guerre contre l’Iran...) et des pratiques diplomatiques plus raisonnables. Le Liban a été la meilleure expression de la contradiction: dans le même temps, la Maison-Blanche poussait Israël à une guerre totale, alors que Candoleeza Rice visitait Beyrouth pour déplorer les effets des bombardements et chercher avec les Européens et les Russes les compromis nécessaires à la résolution 1701. De fait, il est difficile de discuter avec George Bush tant ses décisions sont imprévisibles et sa politique, erratique et brouillée. La prudence serait donc d’attendre les nouvelles échéances électorales américaines et les choix de politique étrangère du nouveau Président. Celui-ci prônera-t-il la poursuite d’un leadership « universaliste » agressif ? Assistera-t-on à un retour à un isolationnisme teinté de realpolitik ?

Les choix que devra faire le nouveau Président de la République française ne peuvent se réduire à « aimer les Américains » ou à refuser de « s’agenouiller » devant Georges Bush. Sur le long terme, les pays ont la politique de leur géographie. Si les Etats-Unis ont deux façades océaniques (avec la Chine et l’Inde comme vis-à-vis), l’Europe a une façade atlantique, un versant méditerranéen ouvert au-delà sur l’Afrique et le Moyen-Orient, et un voisin asiato-européen important, la Russie. Bref ! Pas les mêmes voisins, pas complètement les mêmes intérêts ni les mêmes menaces.

La France par ailleurs est au coeur d’une Europe en construction, sans unité linguistique, composée de multiples pays qui se sont entre-déchirés dans de multiples guerres. Phénomène sans pareil dans le monde moderne, la « construction européenne » a permis en un demi-siècle la réconciliation, la fixation d’objectifs stratégiques puissants et communs, puis l’entame d’une unification « organique » qui a buté il y a peu sur l’échec du référendum sur la Constitution européenne.

Beaucoup de facteurs expliquent ce « coup de fatigue » de l’idée européenne: le refus des citoyens d’une économie européenne perçue comme trop libérale et trop libre-échangiste (avec, en creux, une réelle demande de protectionnisme), le rapide élargissement de l’UE passé en quatre décennies de 6 à 25 Etats membres, l’attachement aux Etats-Nations, par ailleurs divisés sur la politique étrangère.

Tenue comme principale responsable de la panne de l’Europe à cause du Non, la France est attendue au tournant par ses partenaires de l’Union. Sur ce sujet également, les deux principaux candidats ne sont guère diserts: Ségolène Royal a, dans le passé, été très proche du Président de la Commission, Jacques Delors, mais elle a exalté récemment l’idée de Nation, avec un zeste de souverainisme pourtant mal vu par les Européistes. Nicolas Sarkozy serait également un défenseur d’une Europe comme confédération d’Etats-Nations mais on n’en sait pas plus.


Principe de précaution


Tous deux se signalent toutefois comme de virulents adversaires de l’élargissement à la Turquie, pourtant déjà acté (peut-être pensent-ils cette adhésion « impopulaire » ?). On attend en tout cas des deux des positions plus programmatiques. Quelles règles de fonctionnement dans une Europe à 25, bientôt à 30 ? Quelles relations avec les principaux voisins et, notamment, la Russie et la façade subméditerranéenne ? Quelles relations avec les autres grandes puissances mondiales ? Quelle articulation entre une politique étrangère et une défense européenne autonome et l’intégration à l’Otan ? Autant de questions où la sympathie ou l’antipathie jouent un rôle très secondaire.

Sujet de méditation proposés aux deux candidats: sur toutes ces questions, l’Europe devrait s’appliquer à elle-même le principe de précaution que Charles de Gaulle édictait pour la France: « La France n’a pas d’amis, elle n’a que des alliés ».


Sources : Le Quotidien Oran

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Publié dans EUROPE-TURQUIE

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