France-Amérique, retour au réel

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Excellente analyse notamment sur l'Iran...

France-Amérique, retour au réel

par Patrick Sabatier

L'ambassadeur des États-Unis en France, Craig Stapleton, en convient : la visite de Nicolas Sarkozy à Washington a été une réussite. "On ne pouvait espérer meilleur accueil." Ses déclarations d' "amour" à l'Amérique ont impressionné les Américains. Mais la raison a ses raisons que le coeur ne connaît pas et il convient de ne pas se laisser aller à une "exubérance irrationnelle". Après les chromos inspirés du XVIIIe siècle, Washington et Lafayette, et les trémolos à l'évocation des drames du XXe, la Somme et la Normandie, l'heure est venue du retour au réel, même si les symboles font aussi partie de la réalité, surtout en politique et en diplomatie.

"Nous ne nous attendons pas à ce que le président Sarkozy s'aligne sur notre vision des choses", a reconnu le diplomate américain jeudi devant quelques journalistes au lendemain de la rencontre de plusieurs heures entre George W. Bush et Nicolas Sarkozy à Mount Vernon (Virginie). Sa prudence fait écho à celle des diplomates et des responsables français. Les retrouvailles transatlantiques n'ont pas mis fin d'un coup de baguette magique aux "frictions" entre les deux alliés, met-on en garde de part et d'autre.

En fait, rappelle un journaliste américain, Jacques Chirac avait été lui aussi en son temps la coqueluche outre-Atlantique, parce qu'il avait travaillé aux États-Unis, dans un fast-food Howard Johnson's, y avait connu ses premières amours, et semblait vouloir rapprocher des États-Unis une France enfin sortie de ses rêveries socialistes et redevenue normalement capitaliste et conservatrice. On a vu comment les choses se sont terminées... Le flirt Sarkozy-Bush n'est pas forcément le gage d'un retour de la France au bercail.

En fait, côté français, on dit ne pas avoir oublié que George W. Bush est en fin de mandat, et que sa politique est rejetée par une majorité des Américains. Sarkozy lui-même expliquait ses démonstrations d'amitié pour Bush non seulement parce qu'il le trouve sympathique, et a un bon contact personnel avec lui (en grande partie fondé sur une hostilité commune envers les "intellectuels" qui n'ont pas le culte de l'action), mais parce qu'"il est là pour encore quinze mois, et les problèmes sont trop pressants pour que nous attendions le prochain président des États-Unis pour nous y attaquer".

Ce qui n'empêche pas de ne pas hypothéquer un avenir qui s'annonce démocrate et peut-être féminin. Sarkozy a passé quinze minutes au téléphone, à sa demande, mercredi matin, avec Hillary Clinton, la sénatrice de New York, absente de Washington pour cause de campagne présidentielle dans l'Iowa et le New Hampshire. Son ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, garde de son côté le contact avec un de ses vieux amis, l'ex-secrétaire d'État adjoint et représentant aux Nations unies Richard Holbrooke, principal conseiller d'Hillary pour la politique étrangère, qui se verrait bien en futur secrétaire d'État dans une administration Clinton II.

Les médias, et les officiels des deux côtés, ont évidemment braqué les projecteurs sur les points d'accord entre les États-Unis et la France et les images de Sarkozy et Bush côte à côte, promettant en choeur de ne pas accepter que la bombe atomique puisse tomber entre les mains des extrémistes, en Iran ou au Pakistan, de ne pas lâcher l'Afghanistan, d'encourager le dialogue entre Israéliens et Palestiniens, de protéger le Liban de la mainmise de la Syrie, etc.

Pourtant les impasses, les sous-entendus et les critiques amicales ont été au moins aussi significatifs de l'état réel des relations franco-américaines. On l'a peu relevé, mais mettre en garde, comme Sarkozy l'a fait devant le Congrès, contre le risque de "guerres commerciales", du fait de la politique américaine de laisser chuter le dollar, était une manière de s'opposer frontalement au credo défendu par le secrétaire au Trésor Henry Paulson, pour qui toute intervention sur les monnaies est hors de question, et qui entend laisser les marchés déterminer le cours du billet vert.

Les Français n'ont pas dit mot dans les réunions entre délégations, sur les "bavures" américaines dans la "guerre contre le terrorisme" (formule codée d'ailleurs absente de la rhétorique de la visite), genre Guantanamo. Mais Sarkozy a souligné devant le Congrès que la volonté des États-Unis d'exercer le leadership des pays démocratiques "impose des devoirs, aux premiers rangs desquels celui de l'exemplarité".

De la même manière, Bush et Sarkozy ont évité dans leurs discussions un autre sujet qui fâche, la lutte contre le réchauffement climatique. Pourtant, devant le Congrès, le président français a affirmé que "nous avons besoin des États-Unis pour sauver la planète". À l'inverse, il a réussi à ne pas mettre les pieds dans le plat, en ne prononçant pas le mot Irak au Capitole. Le sujet a pourtant été au menu des entretiens officiels de Mount Vernon. Il n'en est rien sorti d'autre qu'une assurance assez vague et sans conséquences, en réponse à une question posée lors de la conférence de presse, que la France soutient la consolidation d'un régime démocratique à Bagdad.

Tout s'est passé en fait comme si Sarkozy tenait deux discours diplomatiques, parallèles et à géométrie variable, selon qu'il s'adressait à l'administration Bush et à ses partisans républicains, ou au Congrès dominé par les démocrates dont on prédit qu'ils formeront la prochaine administration. La remarque vaut même pour le sujet qui a dominé les entretiens, l'Iran. D'un côté Sarkozy s'est affiché publiquement aux côtés de Bush, proclamant sa "détermination" à empêcher Téhéran d'acquérir une arme nucléaire "inacceptable" et soutenant le durcissement des sanctions.

Mais de l'autre, les responsables français insistent en coulisses sur la nécessité urgente de renouer le dialogue avec les autorités iraniennes, de leur "tendre la main" en reconnaissant le droit du pays à un programme nucléaire civil et en offrant de l'y aider. Ils s'interrogent sur les préalables posés par Washington aux discussions avec Téhéran, et expliquent qu'il y a au sein du régime iranien des forces prêtes à "faire le choix de la coopération, du dialogue et de l'ouverture". Un haut responsable français analyse le refus buté de Téhéran de saisir les perches qui lui ont été tendues jusqu'à présent par les divisions internes au régime des mollahs. Il estime donc que les sanctions commencent à produire leur effet.

Tout se passe comme si Paris s'efforçait de peser sur le débat en cours à Washington sur l'Iran au sein même de l'administration Bush, comme d'ailleurs du parti démocrate. "Bush n'a pas encore choisi entre les faucons qui le poussent à frapper dès que possible et les réalistes qui veulent dénouer la crise par la voie diplomatique", explique un haut responsable français. En se rapprochant du président américain, Sarkozy vise surtout, assure-t-on dans son entourage, à prévenir un éventuel dérapage, et à maintenir les États-Unis sur la voie diplomatique, avec pour objectif de parvenir à une solution négociée sur le modèle de la Libye et de la Corée du Nord.

La divergence reste donc fondamentale entre une Maison-Blanche qui continue de faire d'un changement de régime à Téhéran la meilleure manière d'éviter la bombe islamique, et l'Elysée, qui mise toujours sur l'évolution interne du régime iranien, et ne considère pas vraiment que, selon la formule américaine consacrée, "toutes les options doivent être envisagées" dans la situation actuelle. Cette différence rappelle étrangement celle qui existait il y a cinq ans à propos de l'Irak de Saddam Hussein, et qui avait entraîné la rupture entre Washington et Paris quand Bush avait pris la décision de partir en guerre.

Ce qui a changé, explique un diplomate, c'est qu'à Paris, on ne doute pas cette fois que Bush partira en guerre, s'il arrive à la conviction qu'il n'y a pas d'autre solution pour empêcher, ou retarder, l'acquisition de l'arme nucléaire par l'Iran. "Il considère de son devoir historique de s'en assurer avant la fin de son mandat, pour que son successeur n'ait pas ce problème sur les bras." L'assurance avec laquelle il a défendu une fois de plus à Mount Vernon, devant un Sarkozy un peu crispé, la légitimité et la légalité de sa décision d'envahir l'Irak en 2003, réduisant l'opposition de la France à la guerre à un simple "désaccord", avait pour le coup de quoi inquiéter pour l'avenir des relations franco-américaines.

Sources Le Point

Posté par Adriana Evangelizt

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Publié dans Sarkozy Iran

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