VILLEPIN ET SARKO DANS LA TOURMENTE
Villepin et Sarkozy sur des charbons ardents
Rappel à l'ordre de Chirac, bronca des députés : la journée d'hier a été rude.
Perdant-perdant. En exploitant sans vergogne le drame de Clichy-sous-Bois, Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin espéraient chacun prendre l'ascendant sur l'autre. Le premier en surfant sur les peurs collectives, le second en espérant voir son rival enfin boire la tasse. Mais, hier, les deux hommes en ont pris pour leur grade. Au Conseil des ministres, Nicolas Sarkozy s'est fait remonter les bretelles par le président de la République. Deux heures plus tard, à la réunion du groupe UMP à l'Assemblée nationale, le Premier ministre a été à son tour ouvertement contesté. Au point que, excédé, il a fini par s'en prendre aux députés de sa propre majorité. Récit.
Chirac sort du bois
Silencieux depuis le début des affrontements en banlieue, Jacques Chirac sait qu'il est temps pour lui de tenter de mettre un terme à la cacophonie gouvernementale des derniers jours. La passe d'armes entre le ministre à la Promotion de l'égalité des chances, Azouz Begag, et Nicolas Sarkozy l'a «profondément irrité», affirme un de ses proches. Et plus encore les «rodomontades» du ministre de l'Intérieur. «Très préoccupé», selon un autre conseiller, par le climat dans les banlieues, il profite du cadre solennel du Conseil des ministres hier matin pour réclamer que «les esprits s'apaisent». Intervenant après un long exposé de Sarkozy, qui a énuméré «les faits et le pedigree des différents acteurs du drame de Clichy», et un rappel de la méthode du gouvernement par Villepin, Chirac joue les Salomon : «Il faut que la loi s'applique fermement et dans un esprit de dialogue et de fermeté.»
Mais son jugement tourne rapidement au procès du sarkozysme sous couvert de phrases à double sens, telles que «l'absence de dialogue et l'escalade de l'irrespect mèneraient à une situation dangereuse». Pour faire baisser la tension, il insiste aussi sur les thématiques chères à son ministre d'Etat : «Nous devons agir en nous fondant toujours sur les principes qui font notre République : chacun doit respecter la loi, chacun doit avoir sa chance. [...] Il ne peut pas exister de zones de non-droit en République, et il revient aux forces de l'ordre, qui agissent dans des conditions souvent très difficiles, de faire appliquer la loi et de garantir à chacun le respect et la sécurité.» Ce qu'un ministre résume à sa manière : «Il nous a fait un très long blabla plein de bons sentiments mais personne ne s'y est trompé : le but de sa sortie était de harceler Nicolas Sarkozy.» A peine la séance levée, neuf ministres se retrouvent à Matignon autour de Dominique de Villepin pour voir comment mettre en oeuvre «dans un délai d'un mois», comme le leur a demandé le chef de l'Etat, un plan d'actions dans les zones urbaines sensibles. Le tour de table auquel participe Sarkozy est expédié en une heure. Pour bien montrer au chef du gouvernement que son manque de soutien est mal vécu par les policiers, le ministre de l'Intérieur explique que les «forces de l'ordre sont aujourd'hui à cran et ne veulent plus se rendre dans certains quartiers».
Le groupe UMP broie du noir
Changement d'ambiance salle Colbert, à l'Assemblée nationale, où se réunit le groupe UMP. Les députés éprouvent des sentiments contradictoires. Une bonne partie adhère à la ligne musclée de la place Beauvau. Mais d'autres, notamment les maires de communes de banlieue, s'inquiètent des répercussions de la surenchère sarkozyenne sur le terrain. A l'image de Georges Mothron, député-maire d'Argenteuil (Val-d'Oise), pourtant proche de Sarkozy, mais qui critique une politique gouvernementale trop centrée sur la répression. Hier, à la réunion du groupe UMP, Mothron est justement le premier à intervenir sur le sujet, suivis d'autres députés-maires, qui tous demandent la fermeté contre les violences. Ils s'en prennent aux déclarations anti-Sarkozy d'Azouz Begag, mais suggèrent aussi qu'on cesse de parler des jeunes comme s'ils étaient tous des délinquants.
Villepin perd son sang-froid
Une aubaine pour le Premier ministre. Mais celui-ci se montre incapable d'en profiter. Il arrive à la fin de ces interventions, dans la plus totale indifférence, à 12 h 50. Quelques minutes plus tard, Nicolas Sarkozy est accueilli par une salve d'applaudissements. Villepin grimace. Il prend la parole et appelle les députés au «rassemblement». Interrompu par un député, il lui lance : «Vous déclamez, vous vous agitez, mais qu'avez-vous à proposer ?» La réunion tourne à la crise de nerfs. A Nadine Morano, sarkozyste de choc, qui réclame la cohésion du gouvernement, il répond, excédé : «Je n'admettrai pas qu'on critique un ministre de la République.» Au point que Philippe Briand, un proche d'Alain Juppé, intervient pour soutenir sa collègue : «Si on doit se faire agresser quand on donne son avis ici, on ne dira plus rien.» «Villepin a choqué pas mal de parlementaires, et il a perdu du crédit. Il ne faut jamais dire à un député qu'il n'y comprend rien», résume un participant.
Agitation à l'Assemblée
15 heures : dans l'hémicycle, Villepin affronte une rafale de questions de la gauche. Dans ses réponses, il a moins de mordant que d'habitude, trébuche sur les mots à plusieurs reprises. «Il n'y a qu'un seul territoire national sur lequel les lois de la République doivent s'appliquer partout. Il n'y a que des Français égaux en droit, lance-t-il. La priorité du gouvernement est de rétablir l'ordre public sans délai.» Et d'ajouter : «Nicolas Sarkozy a pris les mesures nécessaires en ce sens, et je sais que je peux compter sur lui.» Mais le rappel à l'ordre vient aussitôt, cinglant : «Evitons de stigmatiser des quartiers auxquels les habitants sont attachés, prévenons tout amalgame entre une minorité qui sème le désordre et l'immense majorité des jeunes, qui souhaitent s'intégrer dans la société et réussir dans la vie.»
Il n'hésite pas à dramatiser, évoquant «près de 180 voitures qui ont brûlé au cours des derniers jours dans les quartiers, des commerçants qui ont été agressés, des enfants qui n'osent plus sortir, des mères de famille qui n'osent plus reprendre le travail». Peut-être pour justifier l'annulation de son déplacement au Canada. Quelques heures plus tôt, Nicolas Sarkozy a lui aussi reporté son propre voyage prévu au Pakistan et en Afghanistan. Les deux rivaux ne quittent plus la France. Ils surveillent les banlieues. Et se surveillent.
Sources : LIBERATION
Posté par Adriana Evangelizt