Shoah: vives réactions à la proposition Sarkozy
Shoah: vives réactions à la proposition Sarkozy
La proposition de Nicolas Sarkozy mercredi au dîner du CRIF a suscité de vives réactions chez les acteurs de l'Education nationale, qui dénoncent l'absence de concertation et la méconnaissance de la psychologie de l'enfant.
Ils soulignent le risque de provoquer chez des élèves de 10 ans une forte culpabilité.
Xavier Darcos, ministre de l'Education nationale, a chargé Hélène Waysbord-Loing, présidente de l'Association de la Maison d'Izieu, d'une mission "en vue d'élaborer les documents pédagogiques valorisant ce travail confié aux enseignants du primaire", indique le ministère dans un communiqué.
Les risques de trouble psychologique soulignés
Le secrétaire général du Snuipp-FSU (majoritaire chez les enseignants du primaire), Gilles Moindrot, a estimé jeudi que "confier la mémoire" d'un enfant victime de la Shoah à un élève de CM2 comportait des risques de "troubles psychologiques" et pouvait avoir "un effet contraire à l'objectif recherché".
"L'annonce du président de la République nous met mal à l'aise parce que faire que chaque élève de CM2 porte la mémoire d'un enfant de la Shoah peut entraîner des troubles psychologiques chez lui"...Il y a le risque que cet enfant ou bien s'identifie, ou bien qu'il rejette cette identification, ou encore qu'il ait un sentiment de culpabilité ou de responsabilité pour le destin d'un élève duquel il n'est aucunement responsable. La charge émotionnelle peut avoir des conséquences négatives, surtout pour un élève en plein développement", a-t-il ajouté, estimant qu'on "n'a pas à faire peser sur un élève de 11 ans la responsabilité de ce qui s'est passé à cette époque là".
Il a regretté une "annonce faite sans aucune consultation des enseignants psychologues et les pédopsychiatres, alors que c'est un sujet sensible".
Le SE-Unsa, deuxième syndicat dans les écoles primaires, s'est dit "particulièrement choqué de cette initiative du président de la République, qui ignore tout de la façon dont un jeune se construit. Faut-il que chaque enfant de 10 ans se voie désormais personnellement chargé d'un lourd parrainage posthume ?", écrit-il dans un communiqué.
"Si les effets éducatifs de cette démarche sont plus que sujets à caution, a-t-on réfléchi à l'impact psychologique possible sur les élèves?", interroge-t-on.
"Une aberration", selon une psychologue
La proposition de Nicolas Sarkozy de "confier la mémoire" d'un enfant victime de la Shoah à un élève de CM2 est "une aberration", qui risque de provoquer de la culpabilité chez l'enfant, estime Marie-Odile Rucine, psychologue en pédiatrie générale à l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris, qui a accordé une interview à l'AFP.
Q : Quel est votre point de vue de psychologue sur la proposition du président de la République ?
R : "Ce discours n'est pas recevable, sur le plan psychique c'est une aberration. M. Sarkozy ne connaît pas très bien les caractéristiques de la psychologie d'un enfant que l'on appelle pré-pubère, en période de latence. L'enfant alors n'est pas suffisamment dégagé du psychisme familial, l'autonomie psychique ne se fait qu'après la "crise" d'adolescence. Avant, obligatoirement, si c'est sur lui qu'on fait peser les choses, il va traduire les choses en terme de culpabilité.
Dans des deuils ou des ruptures difficiles, l'enfant cache beaucoup ce genre de culpabilité, mais c'est le lit de troubles névrotiques à l'âge adulte. Il va se trouver très entravé dans son développement par rapport à ça, cette mission qu'on lui a confiée. M. Sarkozy n'a pas mesuré la différence entre un adulte et un enfant du point de vue du vécu du deuil, de la mémoire.
Q : Est-ce que cette proposition serait recevable pour un enfant plus âgé, ou pour les plus réfléchis des jeunes enfants ?
R : Non, ça vaut pour tous les enfants. Notamment pour les plus compétents, qui sont les plus sensibles et qui justement vont se sentir les plus coupables. Confier à un enfant la mémoire d'un autre qui a subi la Shoah c'est lui confier une mission qui ne peut être dévolue qu'aux adultes.
Q : Que suggéreriez-vous pour sensibiliser les enfants à la Shoah ?
R : Il faut en faire un travail éducatif de manière collective. Il est indispensable que pour les former à leur devenir d'adultes on leur parle de la Shoah, des extrémismes, du racisme. Le moment du CM2 est excellent pour ce travail dont l'enfant va faire quelque chose de l'ordre de la prévention. Il va se dire : "Adulte, je ferai en sorte que ça ne se reproduise pas". Le devoir de mémoire, il est là. C'est beaucoup fait par les enseignants, par des associations, par des organisations, M. Sarkozy n'a pas l'air de le savoir. Il aurait pu tout à fait préciser qu'il a l'intention d'encourager ce genre d'initiatives et demander qu'elles soient généralisées.
Eventuellement, M. Sarkozy aurait pu, de manière non dangereuse, confier la mémoire d'un certain nombre d'enfants déportés à un groupe, à une classe, à plusieurs et médiatisé par l'instituteur.Ce n'est pas possible de proposer ça de manière individuelle. Ca n'a pas de sens, ça va générer de la culpabilité, ça va ne servir à rien.
Réactions politiques contrastées
"Je ne crois pas que l'on puisse imposer la mémoire, que l'on puisse la décréter ou légiférer dans ce domaine", a réagi Dominique de Villepin sur Radio Classique. Selon l'ancien Premier ministre, la charge de la mémoire d'un enfant mort est en outre "quelque chose de très lourd à porter."
"Vraiment ce président est incroyable", s'est exclamé Jean-Luc Mélenchon sur LCI "Un jour il est prédicateur (...) Maintenant le voilà transformé en instituteur. C'est lui qui décide ce qui est bon ou mauvais dans la manière de former les jeunes enfants", s'est insurgé le sénateur socialiste, ancien ministre délégué à l'Enseignement professionnel. "Il n'y a personne qui a demandé une chose pareille: ni le Crif ni aucune synagogue", a-t-il poursuivi. Si la proposition présidentielle est mise en oeuvre, "on n'en finira plus". Pourquoi vouloir "à tout prix infliger une cure de mémoire. Est-ce qu'on va faire pareil sur l'esclavage? La commune de Paris? Est-ce qu'on ne peut pas laisser la politique et la religion à l'écart de l'école", s'est-il interrogé.
Pour Jean-François Copé, en revanche, "cette démarche, qui invite les enfants de France à se sentir associés à l'indispensable devoir de mémoire, honore l'idée que nous nous faisons de notre République." "L'antisémitisme et le racisme sous toutes leurs formes sont des fléaux que nous devons combattre avec virulence et, comme l'a dit Nicolas Sarkozy, cela se combat dès l'enfance", ajoute dans un communiqué le président du groupe UMP du Palais-Bourbon.
"Chaque fois qu'on peut faire transmettre les exigences du devoir de mémoire, il faut le faire", a également estimé François Hollande sur France info.
Sources France 2
Posté par Adriana Evangelizt