La machine à perdre

Publié le par Adriana EVANGELIZT

La machine à perdre

par Eric Mandonnet

C'est une spécialité de la droite française: savoir mettre au point une machine à perdre très efficace. A dix mois du premier tour de l'élection présidentielle, au milieu d'une année que l'exécutif avait placée sous le signe de l' «utilité», le pouvoir s'enlise. Gouvernement, parti, groupe parlementaire: l'action repose sur trois piliers. Aujourd'hui, ces trois piliers se neutralisent - au mieux - quand ils ne se combattent pas. Et Jacques Chirac, dont le talent à gagner pour lui-même mais à faire perdre son camp n'est plus à prouver, se demande s'il doit intervenir avant le 14 Juillet. Peut-être y a-t-il urgence si le chef de l'Etat veut sauver ne serait-ce que les apparences.

L'affaire GDF-Suez est un cas d'école édifiant sur l'état de la majorité. Le 25 février, télévisions et radios sont convoquées à Matignon: Dominique de Villepin annonce le projet de fusion entre les deux entreprises. Il en fait l'emblème de son action, malgré son échec personnel sur le CPE. Dans Le Figaro du 29 avril, il déclare: «J'entends dire, ici ou là, que le gouvernement a la tentation de différer des décisions, sous prétexte qu'elles seraient difficiles à prendre. C'est faux. La loi sur Gaz de France sera bien adoptée dans les délais prévus.» Non, le procès en immobilisme, fatal à Edouard Balladur, ne sera pas instruit contre Villepin. La sincérité du Premier ministre n'est pas en cause. C'est son autorité politique qui va faire défaut.

Lors du petit déjeuner de la majorité, le 13 juin, à Matignon, Nicolas Sarkozy aurait assuré, selon un présent, que, «quelle que soit la décision du Premier ministre, [il] la soutiendrai[t]». Le ministre délégué aux Relations avec le Parlement, Henri Cuq, note même la phrase sur son carnet. L'entourage du ministre de l'Intérieur la dément. Mais Sarkozy a dit autre chose, ce matin-là, qui éclaire sa stratégie personnelle et annonce de futurs blocages gouvernementaux. Il explique que Ségolène Royal a fait une erreur en prenant position sur la sécurité, sujet sur lequel il se juge imbattable. «Le risque, c'est Strauss-Kahn, lance le futur candidat à l'Elysée. Sur l'économique et le social, il est crédible.» Le ministre de l'Intérieur entend choisir son terrain électoral et n'a pas envie d'une polémique sur la privatisation de GDF. C'en est alors terminé du soutien du président de l'UMP. La veille, Jean-Louis Borloo a exprimé publiquement ses réserves.

Chacun veut sauver sa peau, chacun veut avoir la peau de l'autre
Le mercredi 14, avant même le débat parlementaire sur la politique énergétique, le chef des députés UMP affirme qu'il n'y a pas de «majorité suffisante» pour voter le texte. Dans la matinée, Bernard Accoyer a souhaité que l' «incertitude» sur une éventuelle candidature présidentielle du Premier ministre soit «levée»; il a indiqué que Villepin «pouvait rester» à Matignon. Voilà le président du groupe parlementaire qui confirme le chef du gouvernement… Furieux, Chirac appelle Accoyer. Ceux qui ont fait toute une carrière en s'appuyant sur l'héritage de De Gaulle achèvent de tuer la Ve République. Et le projet de loi préalable à la fusion GDF-Suez continua d'être l'objet, en début de semaine, d'une série de discussions entre Chirac, Villepin, Sarkozy et le ministre de l'Economie, Thierry Breton, appelé à la rescousse. Sauf nouveau revirement, il sera débattu en septembre au Parlement. «Si cela continue ainsi et que nous décrétons que nous ne faisons plus rien, nous ne serons pas au second tour», prévient un ministre chiraquien. Or, de plus en plus de députés UMP se résignent au maintien de Villepin à Matignon, à une condition: qu'il en fasse le moins possible. Joli programme.

Pour le Premier ministre, le chemin de croix se poursuit. Il n'avance que dans la douleur. C'est le moment que choisit l'un de ses conseillers pour noter, dans Le Monde des 18-19 juin, que «la légitimité, ce n'est pas forcément le suffrage». Pour ce qui est des engagements de sa majorité, il ne reste plus à Villepin qu'à espérer atteindre un objectif: la suppression de 15 000 postes de fonctionnaires dans le budget 2007, assumée par Matignon - le chiffre prête déjà à polémique. Sinon, son action se limitera à son verbe.

 Pour Nicolas Sarkozy, la difficulté actuelle n'est pas tant de cumuler son poste de ministre de l'Intérieur avec son rôle de futur candidat que d'assumer ses fonctions de président du parti majoritaire vis-à-vis du gouvernement. «Il ne veut agir que sur la délinquance et l'immigration, s'exaspère un chiraquien. Il commence le débat sur ce sujet avec ses propos sur la France qu'il faut “aimer ou quitter”, il le termine au Sénat en multipliant les concessions sur sa loi. Qui peut croire que nous ayons gagné un seul électeur dans la séquence?» Certains sarkozystes critiquent les textes législatifs à venir, tandis que d'autres soupçonnent Villepin de chercher à faire perdre son camp. «La France d'après» n'est pas pour aujourd'hui - l'UMP joue l'immobilisme.

 Pour la majorité, enfin, la situation se détériore: elle a désormais peur de son ombre. Chacun veut sauver sa peau, mais chacun veut d'abord avoir la peau de l'autre. Le président de l'Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, ne parle plus au président des députés UMP, Bernard Accoyer, qui ne parle plus (sauf pour l'affronter) au ministre délégué aux Relations avec le Parlement, Henri Cuq. La réforme du règlement de l'Assemblée a été pour une bonne part enterrée, victime de cette ambiance. Seule bonne nouvelle pour la droite: ce n'est pas dans le projet du PS que la gauche, elle, trouvera les clef de la machine à gagner.

Sources : L'Express

Posté par Adriana Evangelizt

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