Improbable alliance entre Paris et Washington

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Alors pour mieux comprendre l'histoire de la prise de position de Jacques Chirac sur la résolution 1559, un excellent article d'Alain Gresh. Ce que l'on pourrait appeler "le doigt dans l'engrenage"... nous sommes plusieurs à penser qu'il s'est fait plus ou moins piégé à cause de son ressentiment envers le président syrien Bachar El-Bassad... et relire bien sûr "La résolution 1559 a ouvert la voie à l'agression" de Georges Corm ainsi que son autre article "Révoltes et refus au nom de l'Islam"...

Improbable alliance entre Paris et Washington

Par Alain Gresh

Tout le monde s’interroge. Les diplomates, les éditorialistes, les responsables politiques pèsent chaque geste du président Jacques Chirac, chaque déclaration de l’ambassadeur Bernard Emié. La France a-t-elle changé de politique au Proche-Orient ? A-t-elle décidé de clore son contentieux avec les Etats-Unis ? La coopération presque sans nuage entre Paris et Washington sur le dossier libanais depuis plusieurs mois étonne même les principaux intéressés.

C’est le président Jacques Chirac lui-même qui en fut à l’initiative. En juin 2004, lors du sommet du G8, à Sea Island, aux Etats-Unis, il approche son homologue américain pour évoquer l’idée d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies demandant le retrait syrien du Liban. Il insiste sur l’importance de ce pays, sur la nécessité d’un retour à la démocratie, à l’heure où le président Bush tente de « vendre » son projet de « Grand Moyen-Orient ». Pourtant, quelques mois auparavant, lors de son voyage à Beyrouth pour le sommet de la francophonie, en octobre 2002, M. Chirac affirmait encore que seule une paix régionale « permettra au Liban et à la Syrie d’harmoniser leurs relations et de mener à terme le retrait complet des forces syriennes » du pays (1).

Comment expliquer le virage de la position française ? D’abord la déception ressentie à l’égard du président Bachar El-Assad, que M. Chirac avait parrainé dans un premier temps, mais qui se révèle incapable d’entamer des réformes internes sérieuses. L’attribution par Damas d’un important contrat pétrolier à Occidental PetroCanada au détriment de Total n’a pas amélioré le climat.

Plus grave, le sentiment du président que la Syrie sabotait les réformes économiques prônées par son ami personnel Rafic Hariri et mettait ainsi en péril les décisions du sommet de Paris II (novembre 2002), qui avait dégagé de substantielles sommes pour aider au rééchelonnement de la dette. Enfin, le président français voyait dans cette coopération avec Washington l’occasion de « tourner la page » de l’Irak. A la Maison Blanche, où on ne s’est jamais tellement intéressé à l’avenir du Liban, la surprise fut grande.

En septembre 2004, cette collaboration se concrétise dans la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’ONU. Elle comprend deux parties : une exigence de retrait des troupes syriennes ; et, sur l’insistance de la Maison Blanche, une demande de désarmement des milices (dans les camps palestiniens, et le Hezbollah). Pendant toute la crise qui suivra, Washington et Paris travailleront de concert, obtenant le départ des troupes syriennes, la création d’une commission d’enquête sur l’assassinat de Rafic Hariri, et la tenue des élections législatives à la date prévue.

Mais cette bonne entente se poursuivra- t-elle ? L’objectif des Etats-Unis, dans le cadre de leur stratégie régionale, est d’en finir avec le régime syrien et d’obtenir le désarmement du Hezbollah. La France, elle, est plus prudente. Elle attend les résultats du congrès du parti Baas, qui s’ouvre le 5 juin, pour reprendre, ou non, son dialogue avec Damas. Sur le désarmement du Hezbollah, sa position est floue ; elle a tenté, au cours de négociations directes tenues avec le secrétaire général de l’organisation, de lui faire miroiter divers « avantages » politiques en échange du désarmement, ce que le Hezbollah a refusé. Mais Paris s’engagera-t-il dans une confrontation sur ce sujet qui divise les forces libanaises, y compris l’opposition (2) ?

D’autant que, militairement, le désarmement du Hezbollah n’est pas une mince affaire. Qui pourrait l’imposer ? Sûrement pas l’armée libanaise, dont une majorité des recrues sont chiites et qui a développé une solide coopération avec le Hezbollah dans la lutte contre l’occupation israélienne. Et, le 7 mars 2005, en faisant descendre plusieurs centaines de milliers de personnes dans la rue, l’organisation a prouvé sa force, que devrait confirmer le résultat des élections en cours.

« Nous n’avons jamais dirigé nos armes contre des Libanais, explique calmement Sayyed Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah. Nos armes ont toujours servi contre les occupants. Elles servent encore pour protéger le pays contre les agressions. » Tous les jours, des avions israéliens survolent le territoire ; Israël a occupé de longues années le sud du pays, envahi le pays à plusieurs reprises. « Nous défendons la souveraineté du Liban », poursuit-il, avant d’ajouter, ironique : « Avant, quand un gouvernement se formait à Beyrouth, il fallait consulter Damas. Désormais, nous devons obtenir l’aval de Paris et Washington, du Caire et de Riyad. »

En réalité, tout le monde le comprend, le désarmement du Hezbollah n’est pas une question purement interne. Qu’on le veuille ou non, l’avenir du Liban est lié au conflit israélo-palestinien – ne serait-ce que par la présence de 400 000 Palestiniens au Liban –, à l’évolution de la situation à Damas, mais aussi à la donne régionale, notamment la crise irakienne, et à l’affrontement entre l’Iran et les Etats-Unis. Le Hezbollah est une pièce centrale dans le dispositif des forces qui s’opposent à la mainmise américaine et israélienne et il est peu probable qu’il renonce à ce rôle, même en échange de « compensations » sur la scène libanaise.

Notes :

(1) Cité par George Corm, « Crise libanaise dans un contexte régional houleux », Le Monde diplomatique, avril 2005.

(2) Le problème du désarmement des Palestiniens est moins stratégique, dans la mesure où les groupes palestiniens disposent pour l’essentiel d’un matériel léger, destiné avant tout à assurer la police dans les camps et à protéger la population.


Sources : LE MONDE DIPLOMATIQUE

Posté par Adriana Evangelizt

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Publié dans LIBAN

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