L'écrasant héritage du gaullisme, dans l'ombre du général
Excellent article... où on lit que la France a 180 000 fonctionnaires au Ministère des Finances et que la Suède pays "très social" n'en a que 300. Voyez un peu les économies qu'ils font par rapport à nous... d'autant que de l'avis de beaucoup de monde, la catastrophe de la France vient des «politiciens qui pensent plus à eux qu'à la patrie» et qui vivent aux crochets du contribuable, alors que Charles de Gaulle payait lui-même ses factures d'électricité quand il était président"... Quand on voit Sarkozy vivre comme un pacha au frais de la princesse et qu'il casse du sucre sur le dos des pauvres, on aimerait bien, lui qui se dit gaulliste qu'il fasse vraiment comme de Gaulle qui montrait au moins l'exemple...
L'écrasant héritage du gaullisme, dans l'ombre du Général
par Sylvain Besson,
Paris et Colombey-les-Deux-Eglises.
Collaboration: Richard Werly et Myret Zaki
A Colombey-les-Deux-Eglises, l'ultime fief du général de Gaulle, on mesure à quel point l'idée perdure en France que l'Etat républicain est en charge de l'intérêt général de tous, donc supérieur à la société. Cette survivance idéologique a engendré une administration pesante, illisible, qui est devenue un boulet pour l'économie et les citoyens.
Le cimetière de Colombey-les-Deux-Eglises, 350 habitants, est sans doute le mieux gardé de France. Tous les jours de l'année, qu'il pleuve ou qu'il vente, des gendarmes installés dans une guérite de bois surveillent la tombe du général de Gaulle. «Par respect», explique un des hommes en faction. Trente-sept ans après sa mort, l'ombre intimidante du fondateur de la Ve République continue de planer sur l'Hexagone, et sa personne fait l'objet d'une dévotion à la fois populaire et officielle.
Dans l'église voisine, glaciale en ces mois d'hiver, des visiteurs ont laissé quelques mots d'hommage dans le livre d'or. «Sauvez de nouveau la France, elle part à la dérive et vous ne l'auriez pas accepté», supplie un admirateur du Général. «Charles, réveille-toi, ils sont devenus fous», écrit un autre. «Malheureusement, la France est malade et je crains le pire», affirme un troisième. «Mon Dieu, accepte qu'une fois encore Charles de Gaulle, de là-haut, nous aide à remonter la pente car nous tombons»... La liste est sans fin.
Tout à côté, blottie dans son magasin de souvenirs, Marinette Piot entend la même litanie. «Je crois que les clients ne se sont jamais autant plaints, et c'est lié à l'élection présidentielle. Il y a des gens âgés, qui ont peur de revivre l'époque du Général, mais aussi ceux qui se plaignent de l'économie et tout ça. Vous savez, il n'y a plus de morale, plus de respect, et tellement de délinquance...»
Le pessimisme sur l'état de la France est si profond qu'il a même atteint la famille du Général. Dans le village, on raconte volontiers l'histoire de son petit-fils Pierre, expatrié à Londres, puis en Suisse, «parce qu'en France même ceux qui veulent travailler ont du mal à trouver un emploi». Depuis un an, Pierre de Gaulle est l'associé d'une société financière genevoise. Contacté par Le Temps, il précise que son exil n'a pas de motivations fiscales: simplement, il est allé «chercher la ressource» - le travail - là où elle se trouve.
«Je suis né en 1963 dans une France qui avait de grands projets, explique-t-il. Aujourd'hui, il n'y en a plus beaucoup. Ce qui n'existe plus, c'est une grande France, qui dirige et qui façonne l'Europe.»
Cette impression maussade se confirme dans les chiffres. En 2006, la croissance française - seulement 2% malgré une conjoncture mondiale très porteuse - a été la plus faible de la zone euro. Il y a plus de deux millions de chômeurs, au moins 55000 personnes sans domicile fixe, 3,6 millions de travailleurs payés au salaire minimum (990 euros net, soit 1600 francs environ). Le service de la dette - quelque 1100 milliards d'euros - absorbe autant d'argent que le budget de la défense, soit 40 milliards d'euros par an. Selon un récent sondage du Centre d'étude de la vie politique française (Cevipof), 76% des Français pensent que les jeunes générations auront moins de chances de réussir que leurs parents.
A qui la faute ? Dans le livre d'or de l'église de Colombey, les coupables désignés sont les «politiciens qui pensent plus à eux qu'à la patrie» et qui vivent aux crochets du contribuable, alors que Charles de Gaulle payait lui-même ses factures d'électricité quand il était président. Mais il se peut aussi que le Général ait sa part de responsabilité dans la situation actuelle.
Pour comprendre, il faut remonter à un moment fondateur de la France moderne. Le 12 septembre 1944, dans l'imposant palais de Chaillot situé en face de la tour Eiffel, le chef de la France libre prononce un discours crucial devant les membres du Conseil national de la Résistance. Une partie du pays est encore occupée par les Allemands, son infrastructure est détruite, la population manque de nourriture, de chaussures et de vêtements. De Gaulle et les siens n'ont qu'une obsession: «Rétablir la France dans sa puissance, dans sa grandeur et dans sa mission universelle», en créant un Etat fort.
«Pour résumer les principes que la France entend placer désormais à la base de son activité nationale, déclare De Gaulle, nous dirons que, tout en assurant à tous le maximum possible de liberté, et tout en favorisant en toute matière l'esprit d'entreprise, elle veut faire en sorte que l'intérêt particulier soit toujours contraint de céder à l'intérêt général [...].»
L'équation fondamentale est ainsi posée: l'essence de la France est la grandeur, la base de la grandeur est l'Etat, qui, estime de Gaulle, «doit tenir les leviers de commande» et assumer «son devoir de direction économique du pays». La France nouvelle sera dirigiste, étatiste et dotée d'un ample système de redistribution, pour que chacun puisse vivre «dans la sécurité et dans la dignité».
«Ce discours correspond à une philosophie sociale profondément ancrée dans la culture politique française», explique Guy Groux, chercheur au Cevipof. «L'Etat est en charge de l'intérêt général de tous. Cela renvoie à une sorte de suprématie de l'Etat sur la société. La question est de savoir pourquoi, en France, cette philosophie a perduré si longtemps.»
Car les échos du discours gaulliste sont encore audibles aujourd'hui. L'«intérêt général», notamment, est servi à toutes les sauces. Dominique de Villepin, le premier ministre, s'en sert pour défendre son bilan, et le député socialiste Arnaud Montebourg pour justifier ses attaques contre la Suisse. Le président Jacques Chirac s'inscrit dans la pure tradition gaulliste lorsqu'il prône un système qui se situerait «à mi-chemin» entre communisme et libéralisme.
Jusque vers 1975 environ, le modèle hérité de l'après-guerre a relativement bien fonctionné. La France s'est constamment modernisée. Le gaullisme était hégémonique à droite, le communisme dominait la gauche. Puis tout a commencé à se déliter. Le chômage a inexorablement progressé. La société est devenue plus hétérogène, plus individualiste. L'économie a été très largement privatisée. Mais le mythe fondateur de «l'intérêt général» n'a jamais été remis en cause. Tous ceux qui ont tenté de le faire - de Valéry Giscard d'Estaing à Edouard Balladur en passant par Michel Rocard - s'y sont cassé les dents, alors que la victoire de François Mitterrand en 1981, puis celle de Jacques Chirac en 1995 ont montré l'attachement des Français à l'étatisme traditionnel.
La survivance idéologique du gaullisme a entraîné deux conséquences majeures. La première est une sorte d'anticapitalisme ou d'antilibéralisme instinctif, qui demeure très répandu. Ainsi, lors d'une réunion de partis de gauche organisée à Paris au printemps 2006, une employée du métro dénonçait «l'alignement [des conditions de travail] sur le management privé»: «Ce n'est plus l'intérêt général, se plaignait-elle, mais le culte jusqu'à l'obsession du fric.» Seuls 24% des Français considèrent la globalisation comme un phénomène positif, contre 46% qui y voient un danger.
L'autre conséquence est la prégnance d'une culture administrative qui a engendré un Etat pesant, illisible, devenu un boulet pour l'économie et la société. «Les Français aiment l'Etat, ils continuent de se tourner vers l'Etat dès qu'ils ont des difficultés», note Bernard Spitz, consultant et ancien collaborateur de Michel Rocard*. «Le problème est que l'Etat n'a pas été géré depuis l'après-guerre. On a empilé des fonctions nouvelles sans abolir les anciennes. On a ajouté, ajouté, ajouté, dans une construction qui est devenue ingérable. Aujourd'hui, la créature a échappé à tout contrôle.»
Ainsi, aucun ministre français ne sait précisément combien de fonctionnaires travaillent sous ses ordres. On évalue le nombre d'employés du Ministère des finances à 180000 personnes, contre 300 seulement en Suède, un pays très «social» mais qui a drastiquement restructuré sa fonction publique. Les prélèvements obligatoires (impôts et cotisations sociales) atteignent 44% du PIB, contre 39,5% en moyenne dans la zone euro. Malgré cela, depuis dix ans, les dépenses de l'Etat sont supérieures de 18% aux rentrées fiscales...
En fin de compte, il a fallu une succession de crises - des banlieues, de la démocratie, des universités, des finances publiques... - pour installer l'idée que le «modèle français» tout entier est à l'agonie. Aujourd'hui, la France est à la recherche d'une nouvelle donne, d'un nouveau souffle.
Les principaux candidats à l'élection présidentielle l'ont bien compris. Nicolas Sarkozy veut une «rupture», François Bayrou propose une VIe République qui serait plus honnête et modeste, Ségolène Royal critique la lourdeur de l'Etat et s'appuie sur l'expertise des citoyens. Tous ont l'ambition d'inventer un nouveau modèle, qui succéderait enfin à celui de l'après-guerre.
Qu'aurait dit le général de Gaulle aux Français d'aujourd'hui? Aurore Jacquinot, gardienne de La Boisserie, sa maison de Colombey, a sa petite idée: «Je pense qu'il aurait voulu leur donner un bon coup de pied au derrière.» Cela aurait été sa manière à lui d'encourager la France à prendre un nouveau départ.
*Bernard Spitz est l'auteur, avec Michel Pébereau, d'un livre sur l'urgence des réformes en France: «C'est possible! Voici comment...», Paris, Robert Laffont, 2007.
Sources Le Temps
Posté par Adriana Evangelizt