DDV, les serfs et le droit de cuissage
Le seigneur, les serfs et le droit de cuissage
par Gérard Blandin
Au Moyen Age, il existait un privilège assez peu canonique appelé « droit de jambage », qui consistait pour Sa Seigneurie à glisser une jambe dans le lit des jeunes mariés. Par la grâce des historiens du XVIIIe puis d'auteurs comme Voltaire, cette faveur est vite devenue le « droit de cuissage », qui alimente toujours des débats entre experts. Plusieurs siècles ont passé. Aujourd'hui, force est de constater que le Premier ministre de la France, Dominique de Villepin, notre « seigneur », n'attend même plus la nuit de noces pour se glisser dans le lit des promis, comme on a pu le constater avec Suez et Gaz de France, dont les dirigeants ont été réveillés dès potron-minet pour la publication des bans. « La grammaire des affaires n'a pas été respectée », avait-on entendu à Bercy, à propos de l'offre surprise du groupe Mittal sur le champion de l'acier Arcelor. Que dire de la grammaire employée pour annoncer dans la précipitation la fusion entre un groupe privé, cinquième électricien en Europe, et une entreprise publique, leader de la distribution de gaz naturel ? Les mots manquent. « National-capitalisme », lâche Colette Neuville, présidente de l'Adam. L'expression n'est pas exagérée. Car comment qualifier un pays qui met systématiquement à l'index les investisseurs étrangers - américains avec Pepsi, indiens avec Mittal et maintenant italiens avec Enel qui a eu l'imprudence ou l'impudence de dévoiler ses intentions ? Protectionnisme qui ne dit pas son nom au point de fragiliser la position d'autres fleurons, comme Axa qui affiche des vues transalpines. Comment qualifier un gouvernement qui, après avoir joué la carte de l'Europe lors du référendum du 29 mai 2005, fait rigoureusement l'inverse. Au point de déclencher des réactions hystériques, comme celle du ministre italien de l'Economie, Giulio Tremonti : « Nous risquons l'effet d'août 1914 », faisant allusion au déclenchement de la Première Guerre mondiale... Comment qualifier un gouvernement qui respecte aussi peu la parole donnée (« l'Etat ne descendra pas sous les 70 % du capital de Gaz de France ») et qui, sous couvert de logique industrielle, nationalise de facto une grande entreprise privée, en profitant par ailleurs de ses reports déficitaires ? Comment qualifier un Premier ministre qui prend les présidents de sociétés, appartenant de surcroît au CAC 40, pour des potiches et les actionnaires pour quantité négligeable ? Au mépris total du droit des affaires. Mais, malgré les effets d'annonce, Dominique de Villepin oublie un peu vite que ce n'est ni Matignon ni Bercy qui dispose, mais les actionnaires réunis en assemblée générale extraordinaire, qui plus est avec une majorité des deux tiers. Or, si l'affaire est « pliée » pour GDF, il n'en est pas de même pour Suez. Car certains fonds commencent à se lasser du « patriotisme économique ». Sans parler de la décote offerte aux actionnaires (avec 1 action pour 1 et 1 euro de dividende exceptionnel). « Une poule a-t-elle pondu un oeuf, le seigneur en prend le jaune, sa noble dame le blanc et au paysan ne reste que la coquille », écrivait le poète Thomas Murner. Il y a fort à parier que les paysans-actionnaires ne se contenteront pas cette fois-ci de l'emballage.
Sources : LA VIE FINANCIERE
Posté par Adriana Evangelizt