Une crise de démocratie
Une crise de démocratie
par Denis Sieffert
Après bientôt six semaines d’un conflit qui ne fait que croître et embellir, une seule question brûle toutes les lèvres : comment en sortir ? Il n’y a guère que trois issues possibles : la première, la plus simple, la plus radicale, serait le retrait du contrat première embauche. La solution, évidemment, ne tente pas Dominique de Villepin, qui essuierait ainsi une défaite personnelle aux conséquences fâcheuses pour son avenir politique. La deuxième résulterait d’une division au sein du mouvement. Une division spontanée ou habilement sollicitée par le pouvoir. Les regards, évidemment, scrutent les mots et les gestes de François Chérèque, sa confédération étant, depuis le grand mouvement de la Fonction publique de 1995, le maillon faible de la chaîne syndicale. On voit bien que le leader de la CFDT n’était pas très chaud pour prononcer, à l’unisson avec ses collègues de la CGT et de FO, le mot « grève », qui a fini par s’imposer pour le prochain grand rendez-vous, fixé au 28 mars. Mais, pour l’heure, il n’a encore rien laissé paraître d’une volonté d’entrer en dissidence. Reste la troisième possibilité : celle du pourrissement. C’est manifestement la stratégie choisie par Dominique de Villepin. Elle a deux inconvénients majeurs : nul ne peut dire combien de temps le pays demeurera plongé dans la crise, ni prévoir les formes erratiques que celle-ci peut prendre. C’est humainement la plus dangereuse, la plus sûrement génératrice de violences. En jouant sur le dépit et sur les frustrations, cette stratégie peut laisser des traces durables dans la vie sociale. Elle peut conduire à des affrontements ou à des dérapages. Il n’est pas très étonnant cependant de voir Dominique de Villepin se hasarder dans cette voie incertaine. C’est la voie la moins démocratique. Il ne lui correspond aucune forme politique. Ni vote ni retour devant l’institution parlementaire. Ni aucune décision « propre » venant de l’exécutif. C’est la recherche inavouée de l’avilissement du débat public, et la faveur accordée à tout ce qui risque de tourner à l’aigre.
Si nous disons qu’il n’est pas étonnant de voir le Premier ministre choisir cette solution qui n’en est pas une, c’est que le parcours de son CPE n’a pas été marqué jusqu’ici par un grand souci démocratique. Pas de concertation préalable avec les syndicats, passage en catimini pendant les vacances de février, recours à l’article 49-3, qui ruine toute velléité de débat parlementaire... Après cela, les appels au « dialogue » ressemblent à un pied de nez aux manifestants. Mais il y a plus grave et plus profond : il y a cette illégitimité qui frappe depuis l’origine les gouvernements issus du scrutin du 21 avril 2002. Issu d’un vote exceptionnel, élu à 82 % par la gauche autant que par la droite pour faire barrage à Le Pen, Jacques Chirac s’emploie depuis lors à faire adopter des textes d’un extrémisme ultralibéral qui correspondent à la conception sociale la plus étroite, qui est à peu près celle de Mme Laurence Parisot, présidente du Medef. Un exécutif sorti d’un tel chapeau, et qui a ensuite fort logiquement subi tous les outrages du suffrage universel (souvenons-nous, les régionales ; souvenons-nous, le référendum européen...), ne devrait guère avoir d’autre mandat que d’expédier les affaires courantes. Or, il s’est mis en tête de bouleverser tout le droit social français. Cette abyssale contradiction entre une si faible assise démocratique et le caractère ultrapartisan de sa politique ne devrait pas autoriser les ministres de ce gouvernement à trop invoquer les grands principes républicains contre les manifestants. Contrairement à ce que vient de faire, par exemple, Renaud Dutreil.
Certes, en période de conflit social, on court toujours le risque d’un heurt entre deux légitimités, celle de la rue et celle de la démocratie représentative, mais, ici, la force des manifestations - on a parlé d’un million d’anti-CPE, samedi - ne fait que souligner un peu plus la faiblesse des gouvernements de Jacques Chirac. Cette double carence démocratique, inscrite à la fois dans l’élection de 2002 et dans la façon contrebandière d’imposer le CPE, est en elle-même lourde de violence. Dans ces conditions, l’acharnement de Dominique de Villepin ne s’explique que par l’importance de l’enjeu. Nous avons déjà eu l’occasion de l’écrire : le CPE, sorte de contrat anticontrat, crée une zone de non-droit absolu. Il inaugure toute une politique et un démontage en règle du code du travail. Un « ensemble de mesures » que nous évoquons cette semaine en une. On voit donc à quel point cette affaire de CPE n’est pas ordinaire. Quant à la stratégie du pourrissement, c’est aussi la stratégie de tous les dangers. En témoigne hélas l’état de santé très préoccupant d’un syndicaliste de SUD, piétiné lors d’une charge de CRS, samedi, place de la Nation à Paris. La répétition prévisible des manifestations dans un climat politique aussi détestable ne peut que faire craindre le pire. Ce n’est pas la moindre raison d’espérer que M. de Villepin ou le président de la République se ressaisissent et décident finalement de retirer le CPE.
Sources : POLITIS
Posté par Adriana Evangelizt