Critiqué sur l'insécurtié, Sarkozy déclenche une crise d'Etat
par Sylvain Besson
La politique du ministre de l'Intérieur contre la délinquance ne produit pas les résultats escomptés. Les juges, qu'il accuse de laxisme, en appellent à Jacques Chirac.
Sa grande force est peut-être devenue son talon d'Achille. Après avoir fait du combat contre l'insécurité le moteur de son ascension politique, Nicolas Sarkozy se retrouve soudain en terrain miné. Les violences augmentent, son bilan est critiqué et ses paroles sévères contre les juges provoquent une nouvelle crise au sommet de l'Etat français.
Tout a commencé mardi soir, lorsqu'une patrouille de police tombe dans une embuscade aux Tarterêts, banlieue «chaude» du sud parisien. Deux agents des Compagnies républicaines de sécurité (CRS) sont roués de coups par une vingtaine de personnes. Même pour cette cité qui a déjà connu des affrontements entre jeunes et forces de l'ordre, l'incident est très grave et les syndicats de policiers sont indignés.
«Démission» de certains juges
Le lendemain, Nicolas Sarkozy promet que les coupables seront recherchés «un par un». Relayant les critiques de plusieurs préfets, localement responsables du maintien de l'ordre, il évoque la «démission» de certains juges face à la délinquance, et déplore le faible nombre d'emprisonnements ordonnés par les magistrats.
Cette fois, c'est au tour des juges d'être scandalisés. Dans le passé, la corporation a peu apprécié que le ministre de l'Intérieur demande des sanctions plus dures contre les magistrats incompétents. Son discours sur la «démission» est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Jeudi, le président de la Cour de cassation, qui occupe le sommet de la hiérarchie judiciaire, a demandé à être reçu par Jacques Chirac. Il voit dans les propos «provocants» de Nicolas Sarkozy une «atteinte à l'indépendance de l'autorité judiciaire». La rencontre avec le chef de l'Etat aura lieu ce vendredi à 9 heures.
La requête sans précédent du magistrat a suscité une certaine cacophonie au sein du gouvernement français. Le premier ministre, Dominique de Villepin, a organisé une réunion d'urgence - avec Nicolas Sarkozy et le ministre de la Justice - durant laquelle il a salué à la fois «l'engagement» des juges et les «bons résultats» obtenus par son ministre de l'Intérieur. Mais, en privé, les conseillers du chef du gouvernement, dont les relations avec Sarkozy restent tendues, disent exactement l'inverse: «Les résultats de Sarkozy sur l'insécurité ne sont pas bons.»
De fait, les statistiques des derniers mois montrent une augmentation sensible des violences et des agressions gratuites. Et la politique de Nicolas Sarkozy, fondée sur la multiplication des contrôles d'identité et les descentes de police massives, provoque de vives tensions dans les cités.
L'exemple des Tarterêts est parlant: l'an dernier, en tentant d'interpeller de petits délinquants, des policiers avaient été attaqués par des habitants armés de cocktails Molotov et de boules de pétanque. Il y avait eu, du côté des forces de l'ordre, des morsures, des nez cassés et des épaules déboîtées.
Pour le sociologue Laurent Mucchielli, l'intervention de lourds pelotons de CRS n'est pas la bonne méthode pour lutter contre les petits trafics, les dégradations et les incivilités qui empoisonnent la vie des banlieues. Il préconise le retour d'une police de proximité - supprimée par Nicolas Sarkozy - qui permettrait de rétablir un minimum de relations entre l'Etat et les «jeunes des cités».
Magistrature défaillante
Mais, dans son malheur, Nicolas Sarkozy a de la chance. Les juges qui le critiquent ne sont pas spécialement populaires en France, surtout depuis que le scandale d'Outreau - treize innocents injustement accusés de pédophilie - a révélé les défaillances de la magistrature. De son côté, l'opposition de gauche peine à trouver le ton juste: lorsqu'elle a proposé un «encadrement à dimension militaire» pour les jeunes délinquants, Ségolène Royal a été durement attaquée par d'autres socialistes.
Le ministre de l'Intérieur doit donc surtout se méfier de sa propre «famille politique», selon l'expression consacrée. Sur divers dossiers, la trêve conclue cet été avec ses rivaux Jacques Chirac et Dominique de Villepin se fissure déjà. Un regain de violence dans les banlieues, un an après les émeutes de l'automne 2005, pourrait faire exploser cette paix fragile.
Sources : Le Temps