Une opération politicienne à tiroirs

Publié le par Adriana EVANGELIZT

« Il s’agit d’une opération politicienne à tiroirs »

Entretien réalisé par Émilie Rive

Gilles Garnier est vice-président communiste du Conseil général de Seine-Saint-Denis, chargé de l’action sociale.

Comment avez-vous eu connaissance de la lettre du préfet au ministre ?

Gilles Garnier. Par la lecture des journaux. La lettre a été envoyée au ministre, et les élus ne sont jamais informés des notes de ce genre. Je trouve scandaleux que l’on rende public des notes internes au ministère de l’Intérieur. Elles ne peuvent avoir qu’une seule source : le ministère lui-même. Je ne vois pas comment un préfet pourrait prendre ce genre d’initiative. Le ministre instrumentalise ce que pense son préfet. Pour deux raisons essentielles. Nous sommes en plein débat, au Sénat, sur la prévention de la délinquance, et ce texte renforce le camp des tenants de la répression et de la mise sous tutelle de la justice. Nous sommes aussi, bientôt, à un an des événements de Clichy-sous-Bois. Je n’ose penser que le ministre s’inscrive dans cette logique. Mais si c'est le cas, la question est simple : à qui profite le crime ? Nous sommes devant une opération politicienne à tiroirs. Nicolas Sarkozy a trouvé le moyen de faire dire par les autres ce qu’il a envie de dire lui-même. La politique, c’est avoir du courage, et je ne lui reconnais aucun courage dans ce domaine.

Partagez-vous les constats préfectoraux ?

Gilles Garnier. Les constats, oui. En revanche, sur les propositions, dans la note telle que nous la connaissons, je n’y vois que le renforcement de la répression. J’y vois aussi, une nouvelle fois, un dangereux mélange des genres. Le préfet et le ministre de l’Intérieur se sentent libres de critiquer le fonctionnement de la justice, sans même se poser la question de savoir pourquoi la justice se porte si mal ici. Ce n’est pas la volonté des juges. Nous avons le deuxième tribunal de France et le premier pour mineurs et nous n’avons que quatorze juges et cinq greffiers. Il faut donner des moyens à la justice, qui ne doit pas être influencée, de quelque manière que ce soit, par des prises de position politiques. Nicolas Sarkozy ne comprend pas que, depuis deux siècles en France, nous avons un principe constitutionnel qui sépare les pouvoirs. Il considère que la justice doit être à sa solde, doit avoir une politique de résultats selon les instructions de l’Intérieur. C’est un monde qui s’appelle dictature ou état totalitaire. Ce n’est pas notre démocratie.

Un autre aspect de la note m’inquiète : le lien qui y est fait entre nombre d’étrangers, augmentation de la délinquance et réseaux islamistes. Il reprend les arguments du ministre au lendemain des événements de Clichy alors que ceux-ci ont été totalement mis en pièce par un rapport des renseignements généraux qui avait nié tout lien entre les réseaux islamistes et la révolte sociale des quartiers. On est dans un délire total. C’est quand même le ministre qui a fait appel à l’imam de Clichy pour « calmer le jeu ». Ce genre de chaînage est très grave dans un département comme le nôtre, avec toute la stigmatisation qui en résulte.

Le préfet semble, cependant, aborder la question sociale...

Gilles Garnier. Nous sommes, effectivement, dans le constat d’une paupérisation dramatique de notre population. Nous avons plus de 100 000 chômeurs indemnisés, ce qui veut sans doute dire 200 000 chômeurs réels, plus de 50 000 allocataires du RMI, sans compter les autres minima sociaux, moins de la moitié des habitants paient l’impôt sur le revenu. C’est donc aux racines du mal qu’il faut s’attaquer et non pas à la mousse faite, à nouveau, sur les questions de la délinquance qui ne trouveront de réponses que si l’on s’attaque réellement aux causes du problème. Il ne faut pas se faire piéger par un débat sur le sécuritaire. Les racines, ce sont l’emploi, le logement et la formation. Si nous avons de plus en plus d’emplois, ils ne bénéficient pas à la population du département car son niveau de formation est insuffisant. Nous avons plus de 55 000 demandes de logement sur les 300 000 d’Île-de-France. Et cela ne concerne que ceux qui ont des papiers et des moyens... C’est à cela qu’il faut s’attaquer.

Sources : L'Humanité

Posté par Adriana Evangelizt

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