Sondages et connivences
SONDAGES ET CONNIVENCES
Quelque chose ne tourne décidément pas rond dans les enquêtes d’opinion, reprises par les grands médias hexagonaux : «S'ils pouvaient voter pour choisir leur candidat à la présidentielle de 2007, les sympathisants du parti socialiste (PS) désigneraient toujours Ségolène Royal (à 56%), selon un sondage Ipsos pour le Point, relayé hier par le quotidien Libération. Loin derrière : Jospin (16%), DSK (11%) Lang (10%), Hollande (4%) et Fabius (3%)».
Les larmes de Jospin à la Rochelle ou le ton médiatiquement jugé «cassant» de Ségo face à la jeune Nolwenn n’y auront rien changé. Dame Royal surfe toujours en tête des intentions de vote internes au PS. 56% ! «La classe», ou mieux, une nouvelle envolée. Car le 16 septembre, ils n’étaient pas 56% mais 43%, selon un autre sondage également publié par Libération. 13 points en cinq jours, ce n’est tout de même pas rien ! A moins que la machine à sonder n’ait quelques ratés. Pour s’en donner une idée, un rapide petit coup d’œil au panel des sondés suffit déjà à jeter le trouble. L’enquête du 16 septembre, est-il indiqué en petits caractères (de ceux que l’on découvre généralement en bas d’un contrat de vente quand il est trop tard pour se retourner contre le vendeur…) a été « réalisée par LH2 par téléphone, le samedi 15 septembre 2006, après l'intervention des présidentiables à Lens» et a porté sur un «échantillon de 409 sympathisants de gauche (dont 203 sympathisants socialistes), selon la méthode des quotas». Celle du 21 septembre, «a [quant à elle] été réalisée du 8 au 16 septembre auprès de 532 sympathisants du PS, (méthode des quotas)»… Là, de deux choses l’une : soit on prend les Français pour des buses, soit il serait peut-être temps d’en revenir aux fondements de la sociologie politique.
Depuis quand tire-t-on des conclusions statistiques sur la base d’un panel de 409 à 532 personnes !? Non, sérieusement, qu’on nous explique l’affaire, d’autant plus qu’il est généralement admis qu’à un seuil inférieur à 1000 sondés, aucune crédibilité ne peut être apportée aux données statistiques recueillies. Mais bon. Soyons de gentils (é)lecteurs. Prenons - sur cette base - pour acquis que Ségolène aurait la préférence d’une très large majorité des militants socialistes. Prenons aussi pour acquis que la présidentielle se jouera, comme on nous le vend depuis des semaines, entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. Mais en ce cas, comment expliquer que d’autres enquêtes, certes non effectuées par un grand institut de sondage mais par le biais de médias électroniques, envoient valdinguer tous ces pronostics ?
Sans doute la plus représentative d’entre elles est-elle à mettre au crédit d’Agoravox, le premier média citoyen français. A la question «parmi ces candidats potentiels, pour qui voteriez-vous lors du premier tour de la présidentielle ?», les réponses données par ses lecteurs (de tout bord, soit dit en passant) ont été François Bayrou (27%), Ségolène Royal (19%), Nicolas Sarkozy (17%), Jean-Marie Le Pen (10%), autre candidat (21%), je ne voterai pas (6%). Oui, nulle erreur : Bayrou est bien premier de la classe, avec 27% d’intentions de votes ! Celui-là même qu’aucun institut officiel ne voit figurer au second tour, ni même dépasser la barre des 8% au premier. Certes, le sondage en ligne d’Agoravox n’a aucune valeur scientifique. Certes, aussi, les usagers du Net, et les blogueurs en particulier, sont généralement issus des CSP+ et ne reflètent pas l’ensemble de la population française. Certes, enfin, cette enquête a été menée dans un laps de temps où Bayrou a sans doute été boosté par son coup de gueule contre les liens unissant certains milieux industriels, médiatiques et politiques - coup de gueule lui ayant valu la sympathie (au moins provisoire) de nombreux internautes. Mais, à l’inverse, il est aussi à relever que le nombre de sondés sur Agoravox n’était pas de 409 ou 532 individus mais de 3713.
Pour un peu, la chose pourrait presque faire sourire, ne relever que de l’anecdote. Tout comme certains commentaires que l’on voit déjà poindre au loin de certains professionnels de la statistique, qu’ils défendent les couleurs de BVA, IPSOS ou consorts. Des commentaires proches du «fiez-vous à nous, nos méthodes ont été éprouvées», «elles sont le fruit de longues années d’expertise et de travail minutieux», «Agoravox, mais quelle crédibilité voulez-vous accorder à un média électronique ?!» ou, plus sobrement, «nous sommes des professionnels, notre méthodologie ne souffre d’aucune lacune».
Mais voilà, ces enquêtes, dites «professionnelles», peuvent aller jusqu’à tronquer la réalité de la scène politique du moment. Faire oublier qu’il est peu probable qu’un Jean-Marie Le Pen ne puisse s’inviter au second tour des présidentielles – qui plus est dans une configuration pressentie à 18 candidats. Que d’autres candidats sont peut-être plus écoutés qu’on ne veut bien l’admettre. Qu’un François Bayrou au centre, une Clémentine Autain (à défaut – peut-être - d’un Olivier Besancenot) à l’extrême gauche, un Dominique Strauss-Kahn ou un Lionel Jospin à gauche, ne puissent peser dans le débat présidentiel et, de ce fait, n’aient pas lieu d’intéresser des médias de plus en plus guidés par ce qui est « vendeur». Comprendre ce qui touche à la campagne des chouchous «officiels» des Français, ceux-là mêmes désignés par les instituts de sondages sur la base de panels de… 500 personnes.
Il est décidément à croire que les mémoires sont bien courtes dans ce pays. Pour rappel, les enquêtes d’opinion, relayées par les médias «traditionnels», pariaient déjà en 1995 sur une victoire aux présidentielles de Balladur, en 2002 de Jospin et, lors du récent référendum sur le traité établissant une constitution pour l’Europe, tous avaient longtemps prédit une victoire du «oui». Autant de fiascos qui, visiblement, n’ont toujours pas été intégrés par certains, au risque de priver, une fois encore, les Français d’un véritable débat pluraliste en se bornant - comme le souhaiterait la direction de Tf1 et d’autres sans doute - à résumer les présidentielles de 2007 à un combat entre deux partis – le PS et l’UMP – ou à deux candidats – Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy – dont on ne sait plus, à bien y réfléchir, s’ils sont vraiment ceux pour qui bat vraiment le cœur des Français…
Sources : 55e faubourg Saint-Honoré
Posté par Adriana Evangelizt