Arrêtons la guerre d'Iran avant qu'elle ne commence

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Un ancien contrôleur en armements des Nations unies s’adresse aux démocrates du Congrès américain

 

Arrêtons la guerre d’Iran avant qu’elle ne commence

par Scott Ritter*


En avril 2001, j’ai été invité à Washington, D.C., de membres républicains du Congrès connu sous le nom de Theme Team. Le sujet était l’Irak. Il semble que le Theme Team, chargé de prendre le pouls de l’opinion de l’Amérique, s’inquiétait quelque peu de voir qu’un ancien officier du corps des Marines se présentant comme républicain, qui plus est ancien contrôleur des armements des Nations unies, dénigrait la politique américaine en Irak. Si ce genre de comportement pouvait être admissible au temps du mandat d’un président démocrate comme Bill Clinton, il n’était plus très concevable dans le cadre de la présidence de George W. Bush.

La salle de conférence était bondée : plus de soixante-dix députés, avec leurs collaborateurs. J’ai ouvert la séance en soulignant que les accusations portées contre Saddam Hussein et contre l’Irak, concentrées sur la question des armes de destruction massive, ne tenaient pas la route. J’ai réprimandé les législateurs républicains en leur lançant un avertissement : s’ils continuaient à soutenir la politique d’affrontement avec l’Irak de Saddam à partir d’accusations forgées de toute pièce, non seulement ils engageraient l’Amérique dans une guerre qu’elle ne pourrait pas gagner, mais ils finiraient par détruire la crébilité du Parti républicain et par amener les démocrates à contrôler le Congrès, et finalement la présidence. Des questions furent posées et des réponses données, et au final la plupart me remercièrent chaleureusement pour ce qu’ils appelèrent une réunion « éclairante ».

Et puis, ils s’activèrent à ne rien faire.

Aujourd’hui, cet avertissement est devenu réalité. L’Amérique est embourbée dans une guerre perdue d’avance en Irak, le Parti républicain est en pleine confusion pour avoir soutenu de façon partisane une politique qui n’a jamais été débattue ni discutée mais plutôt approuvée sans discussion, et maintenant les démocrates contrôlent le Sénat et la Chambre des représentants. Il y a toutes les chances que les démocrates s’emparent de la présidence en 2008, puisque la débâcle de l’Irak ne sera pas enrayée avant cette date.

Le président Bush passera à la postérité portant avec lui l’entière responsabilité de la guerre d’Irak. Le Parti républicain, lui aussi, sera terni par cet héritage. Il importe peu que les politiques d’endiguement à base de sanctions et le changement de régime qui ont déclenché les événements conduisant à l’invasion de l’Irak en mars 2003 à l’initiative des Etats-Unis aient été conçus et mis en œuvre par Clinton. Peu importe également que les démocrates au Congrès en aient été les complices (incompétents) en appuyant ces politiques puisqu’ils ont apporté un soutien « bipartite » à la fois à la Loi de libération de l’Irak de 1998 (qui définissait la politique de l’Amérique vis-à-vis de l’Irak comme changement de régime) et à la Résolution de 2002 donnant autorisation pour engager le conflit, ce qui balayait les responsabilités constitutionnelles du Congrès quant à la déclaration de la guerre. Pour la plupart des Américains, la guerre en Irak est une guerre des républicains, et le blâme en incombe complètement au commandant en chef républicain qui nous a emmenés dans cette galère, George W. Bush.

Dans son récent discours sur l’Etat de l’Union, Bush a passé un long moment à parler de l’Irak et de ses projets pour parvenir là-bas à la « victoire ». Les démocrates, dans leurs diverses réponses, ont vivement critiqué le président et ses projets qu’ils ont qualifiés d’irréalistes et d’insupportables. On croit assister à une épreuve de force surannée entre l’exécutif et le législatif, où les avantages s’accumulent en faveur de ceux qui contrôlent le pouvoir du porte-monnaie (c’est-à-dire le Congrès), puisque la nouvelle stratégie de « renforcement » du président dépend non seulement de la disponibilité des troupes à faire mouvement mais aussi de l’argent nécessaire à la manœuvre.

Quand il s’agit de l’Irak, les démocrates, qui détiennent depuis peu la majorité au Congrès, ne s’en font pas, si l’on peut dire. Tandis que leur honneur devrait les pousser à joindre à leur légitime critique de la politique du président la vision qui est la leur (et le projet correspondant) sur la façon de procéder en Irak, au lieu de cela, les démocrates semblent avoir plutôt pris le chemin le moins risqué et le plus politiquement futé qui consiste à pointer simplement un doigt accusateur vers le président, en exigeant qu’il répare ce qu’il a cassé. Il n’y a pas de projet large et cohérent chez les démocrates autre que celui qui consiste à critiquer le président. Dans l’affaire irakienne, les démocrates ont démontré qu’ils sont prêts à laisser mourir les gens qui sont au service de l’Amérique du moment qu’ils préservent leur propre ambition politique comme le font leurs homologues républicains.

C’est abominable, n’empêche que les démocrates s’en accommoderont très probablement. Après tout, l’horreur qu’est l’Irak d’aujourd’hui ne s’est pas produite quand ils montaient la garde. L’Irak est une débâcle des républicains, et elle continuera à être vue ainsi politiquement sur le front intérieur.

Si je devais être invité à me rendre à Washington aujourd’hui pour m’exprimer devant l’équivalent démocrate du Theme Team républicain, je consacrerais très peu de temps à la question irakienne. Juste ou non, la guerre d’Irak était un produit de la politique américaine interne, absolument pas une véritable menace à la sécurité nationale, et, par conséquent, la solution pour l’Irak ne résidera pas dans ce qui pourrait se produire en Irak, renforcement ou pas renforcement, mais plutôt dans ce qui se passera ici en Amérique. Il faudra deux élections nationales, ou plus, pour que les électeurs américains éliminent du Congrès ces éléments, tant républicains que démocrates, qui sont responsables du bourbier irakien.

Aussi longtemps que les politiques américains de l’un ou l’autre parti ne montreront pas qu’ils se soucient davantage de la vie des hommes et des  femmes de nos armées qui sont face au danger qu’à l’évolution de leur carrière politique personnelle, nous resterons en Irak. Il faut du courage pour s’opposer à cette guerre quand toute l’opinion publique continue à croire en la victoire. « Faire ce qu’il faut faire », on dirait que c’est une phrase qui appartient au passé. La tendance actuelle, c’est « Faire ce qui est politiquement opportun ». Le public américain ressent peut-être une réelle frustration face au déroulement des événements en Irak, mais ce sentiment trouve plus sa source dans une frustation devant l’échec que dans une quelconque indignation morale de se voir engagé dans une guerre qui, pour commencer, n’aurait tout simplement pas dû être engagée. Le Congrès emboîte le pas au peuple américain, et tant que le peuple américain ne s’indignera pas devant le simple fait que nous soyons en Irak autant qu’il s’indigne aujourd’hui devant le coût croissant du conflit – coût humain, moral et financier – le Congrès continuera à tourner en rond.

Si je devais m’adresser à un Theme Team équivalent de démocrates, je concentrerais mes efforts à tenter de les impressionner sur le problème qui à terme finira par leur coûter le pouvoir politique. Ce problème, c’est l’Iran. Si le président Bush, républicain, reste bien le commandant en chef, le Congrès à majorité démocrate partage avec lui sur ce point la responsabilité de la guerre et de la paix. Le conflit en Irak, bien qu’il continue, est un produit du passé qu’avaient en charge les républicains. En revanche, le conflit qui se dessine avec l’Iran sera considéré comme le produit d’un présent et d’un avenir contrôlés par les démocrates. Si l’Irak a détruit le Parti républicain, l’Iran détruira les démocrates.

Je conseillerais vivement au Congrès, à la fois à la Chambre des représentants et au Sénat, d’engager de véritables débats sur l’Iran. Pas des débats où l’on tourne autour du pot, dans le genre de ceux de Joe Biden sur l’Irak auxquels nous avons assisté en juillet-août 2002, au cours desquels lui et ses collègues ont approuvé sans la moindre discussion les arguments du président en faveur de la guerre, mais de véritables débats qui tireraient toutes les leçons des échecs du Congrès dans l’affaire de l’Irak. Convoquer tous les hommes (et les femmes) du président, les passer au gril à propos de chaque phrase, chaque mot qu’ils ont prononcé au sujet de la « menace » iranienne, en particulier sur son lien avec les armes nucléaires. Exiger des faits qui étayent leurs discours.

Convoquer le American-Israeli Public Affairs Committee [Comité des affaires publiques américano-israéliennes] (AIPAC), ou tout autre lobby encourageant la confrontation avec l’Iran, les mettre en évidence, afin que les avertissements qu’ils chuchotent depuis les arrière-salles puissent être présentés clairement au public américain. Obliger ces jeteurs de sort à répondre de leurs prises de position en exigeant d’eux qu’ils les appuient sur des faits incontestables. Voir si l’ensemble des services secrets américains est d’accord avec les sinistres avertissements émis par ces lobbyistes pro-guerre, et, si ce n’est pas le cas, demander qui, alors, mène la politique américaine contre l’Iran ? Ceux qui détiennent leur mandat du droit public et sont soumis à la surveillance du Congrès ? Ou d’autres, qui opèrent en dehors de tout cadre représentatif de la volonté du peuple américain ?

S’il existe une véritable raison, fondée sur des faits visant réellement les intérêts de la sécurité nationale des Etats-Unis, de confrontation avec l’Iran qui conduirait à un conflit militaire, soit. L’Amérique ne devrait jamais hésiter à défendre ce qui légitimement mérite d’être défendu. Le sacrifice inévitable de nos soldats, quoique tragique, sera défendable. Mais si la raison qui pousse à la guerre avec l’Iran se révèle être aussi illusoire que celle invoquée pour l’Irak, alors le Congrès doit tout faire pour empêcher ce conflit. Tel est le problème des démocrates aujourd’hui, celui qui les maintiendra ou les brisera en 2008 et au-delà.

Si les débats ne font ressortir aucune raison pour engager une guerre contre l’Iran, alors le Congrès devra agir pour garantir que les Etats-Unis ne pourront pas aller au conflit avec cette nation sur le seul ordre présidentiel. Telles que les choses se passent actuellement, l’Administration Bush, enhardie par la vision qu’elle a d’un exécutif unitaire sans précédent dans l’histoire de notre nation, s’imagine qu’elle dispose de toute l’autorité légale dont elle a besoin pour s’engager militairement en Iran. Le silence du Congrès qui a suivi la décision du président d’envoyer un deuxième groupe aéronaval dans le golfe Persique a été assourdissant. Le fait qu’un troisième groupe (avec le porte-avions USS Ronald Reagan) rejoindra probablement bientôt les deux premiers est également passé inaperçu chez la plupart des membres du Congrès, sinon tous.

Le Président et ses conseillers croient agir conformément aux autorisations que donne à l’exécutif la constitution américaine mais aussi conformément aux lois, en vertu de deux résolutions : la résolution du 14 septembre 2001 donnant autorisation de faire appel à la force militaire (votée après les attentats du 11 septembre, où le Congrès n’a pas seulement autorisé le président à faire appel à la force armée contre les auteurs d’attentats terroristes mais aussi contre les pays considérés comme hébergeant des individus ou des organisations impliquées dans les attentats) et celle d’octobre 2002 donnant autorisation de faire appel à la force armée contre l’Irak (où le Congrès était d’accord sur le fait que toute action présidentielle serait « compatible avec les Etats-Unis et les autres pays qui continueraient à engager les actions nécessaires contre les terroristes internationaux et les organisations terroristes, y compris les nations, organisations ou individus qui auraient préparé, autorisé, commis ou facilité les attentats terroristes du 11 septembre 2001 »).

La National Security Strategy [Stratégie de sécurité nationale] des Etats-Unis, promulguée en mars 2006, inscrit l’Iran comme menace numéro un sur les Etats-Unis, non seulement en fonction de son programme d’armes nucléaires qui-reste-à-prouver, mais aussi en raison de sa position, telle que déclarée par la Maison-Blanche, de premier Etat dans le monde à soutenir le terrorisme. L’Administration Bush a, à plusieurs reprises, lié l’Iran aux auteurs de l’attentat terroriste du 11 septembre et a accusé ce pays d’héberger des individus et des organisations impliqués dans cet attentat. Si elle ne rencontre pas d’opposition de la part du Congrès, l’Administration Bush croit profondément qu’elle dispose de toutes les autorisations requises pour lancer une action militaire contre l’Iran sans avoir à recueillir l’approbation du Congrès.

Je ne dis pas cela sans raison. Il suffit de lire les mots du président Bush prononcés lors de son dernier discours sur l’Etat de l’Union :

« (…)
Aussi, la politique de notre gouvernement consistera à continuer à faire notre devoir en utilisant tous les moyens légaux et adéquats du renseignement, de la diplomatie, de la loi et de l’action militaire afin de trouver ces ennemis et protéger le  peuple américain. [c’est l’auteur qui souligne]. »

Ce qui n’est pas dit dans ce passage, ce sont les applaudissements frénétiques des membres du Congrès entendant ces mots du président.

Les démocrates au Congrès ont la possibilité de tuer dans l’œuf le désastre qui se dessine. Le fait que la plupart des membres démocrates du Congrès jouissant de leur mandat aient voté en faveur de ces résolutions qui donnent au président une autorité aussi considérable est discutable. Les démocrates sont tous capables de plaider qu’ils l’avaient fait sous l’influence d’un organe sous contrôle républicain et qu’ils étaient dans l’incapacité de vérifier, grâce à une surveillance efficace, l’état véritable des affaires. Ce n’est plus le cas. Les démocrates au Congrès sont pleinement maîtres de leur propre destin et, avec lui, de celui de l’Amérique. Une guerre contre l’Iran paraîtra dérisoire comparée au conflit actuel en Irak. Et s’il y a une guerre contre l’Iran, ce Congrès en sera tenu pleinement responsable.

Pour ce qui est de l’Iran, les démocrates devraient immédiatement rechercher des mesures législatives pour invalider les habilitations donnant capacité à engager la guerre octroyées au président, en septembre 2001 et en octobre 2002. Le Congrès devrait voter une résolution conjointe exigeant du président qu’il consulte au maximum le Congrès pour ce qui concerne toute menace qui pèserait sur la sécurité nationale des Etats-Unis en provenance de l’Iran et demander qu’aucune action militaire ne soit entreprise par les Etats-Unis contre l’Iran sans une vraie déclaration de guerre en conformité avec la constitution. Ceux qui sont pour la notion de l’exécutif unitaire se moqueront de ce concept de déclaration de guerre de la part du Congrès. Ils considèrent que le pouvoir de faire la guerre n’est pas un pouvoir en soi. Alors que cette autorisation légale (c’est-à-dire une déclaration de guerre officielle) est prévue dans la constitution, la réalité (telle que reflétée par l’actuel War Powers Act [Loi sur les pouvoirs de guerre) fait que le pouvoir du Congrès et celui du président de décréter la guerre ne sont pas tant séparés que liés et séquencés, avec un Congrès qui exerce son contrôle sur les dotations budgétaires et un président qui commande.

Ce raisonnement pourrait se justifier. En tout cas, il y a une chose qui est parfaitement claire : seul le Congrès detient le pouvoir du porte-monnaie. Même si un président peut envoyer les forces américaines au combat sans l’assentiment du Congrès (pour des périodes ne dépassant pas 180 jours), il ne peut pas dépenser des fonds qui n’ont pas été affectés. Dans toute définition d’un budget, autorisation intrinsèque est donnée au président pour ce qui a trait à la défense nationale. Toutefois, le Congrès peut, s’il le souhaite, mettre des limitations particulières à la capacité du président de dépenser l’argent du peuple. On en a vu l’exemple en 1982, quand le Congrès a passé l’Amendement Boland pour limiter le financement d’opérations, à découvert et secrètes, soutenues par l’exécutif au Nicaragua. Au moment où il est en passe d’avoir la main sur la politique de l’Amérique à l’égard de l’Iran, le Congrès ferait bien de prendre une résolution qui servirait pour l’Iran de nouvel Amendement Boland. Un tel amendement pourrait être libellé ainsi:

Un amendement destiné à prohiber toute opération militaire offensive, à découvert ou secrète, engagée par les Etats-Unis d’Amérique contre la République islamique d’Iran, sans le consentement exprès du Congrès des Etats-Unis. Cet amendement réserve au président le droit, de même nature que le War Powers Act, de mettre en œuvre les actions qui conviennent pour la défense des Etats-Unis en cas d’attaque de l’Iran. Toutefois, il est interdit par la présente loi d’allouer les fonds actuellement destinés par le Congrès aux opérations en cours des forces armées des Etats-Unis à quelque action militaire préventive que ce soit, qu’elle soit à découvert ou secrète, sans le consentement préalable du Congrès des Etats-Unis d’Amérique.

Quelle que soit la manière dont il serait formulé, l’impact d’un tel amendement serait immédiat et pourrait contrecarrer tout mouvement militaire projeté par l’Administration Bush contre l’Iran, jusqu’à ce que le Congrès puisse pleinement prendre conscience de la vraie nature des menaces qui pèsent sur les Etats-Unis. Le président Bush semble vouloir à tout prix faire la guerre contre l’Iran. En réalité, le temps joue contre les buts et les objectifs de son Administration. En prenant le temps qu’il faut pour étudier à fond les questions se rapportant à l’Iran et en contrecarrant les possibilités d’une action préventive immédiate grâce à des restrictions budgétaires, le Congrès peut très bien épargner à l’Amérique, et au monde, une autre tragédie comme celle de l’Irak. Si un Congrès à majorité démocrate ne prend pas de mesures et que l’Amérique se retrouve entraînée dans une nouvelle mésaventure militaire au Moyen-Orient, il y aura un règlement de comptes lors des votes de 2008. Ce ne sera pas de bon augure pour les démocrates actuellement au pouvoir ni pour ceux qui ambitionnent d’être au pouvoir demain.

Scott Ritter
Publié le 25/01/07, dans « The Nation »
http://www.commondreams.org/views07/0125-27.htm
Correspondance Polémia
Traduction de l’américain par René Schleiter
02/02/07

* Scott Ritter, ancien officier de renseignement dans le corps des Marines, ancien inspecteur en armements des Nations unies, a servi comme chef des contrôleurs des armes de destruction massive en Irak de 1991 à 1998. Il est l’auteur, tout récemment, de « Target Iran : The Truth About the White House’s Plans for Regime Change » (Nation Books).

Sources Polémia

Posté par Adriana Evangelizt

 
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Publié dans JACQUES CHIRAC

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