Polémique autour du débat avec Nicolas Sarkozy
Polémique autour du débat avec Nicolas Sarkozy
Cent personnes face à un candidat à la présidentielle. Près de deux heures de questions ininterrompues, posées par des citoyens lambda sélectionnés par l'institut de sondage TNS-Sofres et assis dans un décor d'amphithéâtre, la personnalité politique, placée face à eux, se contentant d'un tabouret, d'une petite table et d'un verre d'eau. Tel est le concept de "J'ai une question à vous poser", dont le premier numéro a été diffusé en direct lundi 5 février à 20 h 50 sur TF1, avec Nicolas Sarkozy dans le rôle du "cobaye". Un concept mis au point par la chaîne privée avec les sociétés de production "Magnéto Serge" et "A prime", dirigée par Dominique Ambiel. Plus de 8,2 millions de téléspectateurs ont suivi cette discussion à bâtons rompus, orchestrée par Patrick Poivre d'Arvor.
Dès le lendemain de la diffusion, l'UDF a dénoncé l'organisation de ce programme. Le député Jean-Christophe Lagarde affirmait ainsi ne pas être "sûr que l'émission soit sans filtre entre le candidat et les Français". Et d'ajouter : "On voit que c'est filtré par la Sofres et qu'on leur demandait dès le matin quelles étaient leurs questions."
Mercredi 7, c'est au tour de François Bayrou, candidat de l'UDF, invité, lui, à participer à l'émission du lundi 26 février (aux côtés de Dominique Voynet, José Bové et Arlette Laguillier) de se déclarer "infiniment choqué" par les conditions de son organisation. M. Bayrou réagit à un article du Canard enchaîné affirmant que le producteur Dominique Ambiel, ancien directeur de cabinet de Jean-Pierre Raffarin, a préparé l'émission avec Franck Tapiro, conseiller en communication du ministre-candidat. Il menace même de ne pas participer à l'émission. "Je tiens à réfléchir, car je suis tombé de ma chaise en découvrant les conditions d'organisation de ce débat."
Joint par Le Monde, M. Ambiel "dément" toute préparation de l'émission avec M. Tapiro : "Premièrement, depuis mon départ de Matignon, je n'ai pas les meilleures relations avec Nicolas Sarkozy ; deuxièmement, nous ne sommes que les producteurs exécutifs de cette émission, l'éditorial étant assuré par TF1."
Pierre Sportolaro, collaborateur de M. Ambiel et producteur exécutif et artistique de l'émission, explique qu'il s'est personnellement occupé de la logistique de l'émission, à savoir le décor, l'accueil des personnes sélectionnées par la Sofres, leur transport et leur logement. "En aucune manière, je ne suis intervenu dans le contenu", précise t-il au Monde. "Voilà des mois que nous avions ce projet dans nos cartons. Des contacts avancés avaient eu lieu avec M6, mais TF1 s'est décidée plus rapidement et nous avons signé pour quatre émissions du même type", précise t-il.
Le matin même de l'émission, le panel des 100 sélectionnés a été réuni pour, selon M. Sportolaro, un "briefing technique" qui a consisté à leur expliquer comment prendre la parole, se lever, se présenter, voire interrompre M. Sarkozy. M. Sportolaro confirme que les dirigeants de TF1 étaient présents ce matin-là pour établir "un premier conducteur" de l'émission avec les questions que comptaient poser les Français sélectionnés. "Uniquement les grands thèmes, car l'émission étant en direct, rien n'empêchait l'un d'entre eux de poser une tout autre question", affirme M. Sportolaro. Il estime que M. Bayrou se trompe en mettant en doute "la déontologie" de la société A Prime et confirme que leur avocat a préparé, à son encontre, une "citation directe" pour "atteinte grave à l'honneur et la considération" de la société. L'avocat a toutefois trois mois pour la déposer...
Mercredi 7 février, l'apaisement était de mise entre M. Bayrou et M. Ambiel, qui se sont téléphoné pour s'expliquer. M. Bayrou, qui, dans un premier temps, avait déclaré qu'il réfléchissait à sa venue sur le plateau de "J'ai une question à vous poser", devrait finalement s'y rendre le 26 février. Cependant, le candidat de l'UDF a mené sa propre enquête. Il a appelé lui-même par téléphone un des "témoins", Frédéric Poitou, qui a d'abord cru à une blague de l'imitateur Gérald Dahan.
"Je lui ai décrit le déroulement de la journée telle que je l'ai vécue, rapporte M. Poitou, et je lui ai dit que je pensais sincèrement que Nicolas Sarkozy n'était pas au courant des questions qu'on avait l'intention de lui poser. J'ai d'ailleurs saisi une conversation entre la directrice de campagne de M. Sarkozy et un membre de son cabinet, juste avant le démarrage de l'émission, qui, selon moi, prouve qu'il ne savait pas quels thèmes allaient être abordés." Et d'ajouter : "Les deux collaborateurs du ministre observaient les témoins et émettaient des hypothèses sur les questions qu'ils allaient poser en se fiant à leur allure, par exemple la législation sur le cannabis pour un jeune aux cheveux longs." A ceux qui se sont étonnés que M. Sarkozy connaisse la profession - commerçante - de l'intervenante venue de Marseille, M. Poitou répond : "Il n'y a rien de mystérieux, sa profession était inscrite sur l'écran de contrôle qu'il avait devant lui !"
Libération a publié dans la page "Courrier" de son édition du 8 février une lettre de l'un des témoins, Frédérick Carles-Font, se plaignant d'être arrivé sur le plateau de l'émission "épuisé" après avoir passé la journée, depuis 7 heures du matin, à être "trimballé de briefings en répétitions et de déplacements en consignations à résidence".
M. Poitou, venu la veille d'Aix-en-Provence et logé, comme les autres témoins arrivés de province, dans un hôtel à l'ouest de Paris, confirme que la journée a été longue. Accueillis la veille au soir par "des membres de la production", ils ont été identifiés par la pose d'un bracelet avant d'être convoqués à une réunion d'information le lendemain à 9 heures dans le sous-sol de l'hôtel en présence des producteurs, des techniciens, du directeur de l'information de TF1, Robert Namias, du vice-président de la chaîne, Etienne Mougeotte, et de Brice Teinturier, directeur général adjoint de TNS-Sofres. Il précise que Patrick Poivre d'Arvor n'est arrivé que quelques minutes avant la fin "et n'a entendu que les dernières interventions". PPDA a, selon ce témoin, expliqué que "son rôle n'était pas de corriger les questions mais de conduire l'émission avec cohérence". Après le déjeuner, les témoins ont été cloîtrés dans leur chambre jusqu'à 16 heures avant de partir en car vers les studios de Boulogne, où ils ont attendu l'arrivée de M. Sarkozy, qui a signé quelques autographes avant le démarrage de l'émission.
Face aux critiques, M. Namias "met au défi quiconque de prouver qu'il y a eu manipulation". "Il était inimaginable de pouvoir contrôler la parole des Français invités. Il y a eu des échanges qui n'auraient sans doute pas eu lieu dans une émission politique classique", explique-t-il.
Pour M. Namias, cette émission s'inscrit dans un cadre particulier de la couverture de l'élection présidentielle et a une "une durée limitée dans le temps". Brice Teinturier estime de son côté que ce type de programme répond à une demande du public. "On ne peut pas d'un côté contester la crise du politique qui voit 63 % des Français penser que les hommes politiques ne s'occupent pas de leurs préoccupations, et, de l'autre, s'offusquer quand on donne la parole aux gens. Mais cela ne signifie pas qu'il ne faut faire que ce type de programme. Les émissions plus classiques sont aussi nécessaires."
Jean-Marie Le Pen, Olivier Besancenot et Marie-George Buffet seront les prochains invités de "J'ai une question à vous poser", lundi 12 février. Ségolène Royal se pliera à l'exercice une semaine plus tard. "Pour l'invité du premier numéro, nous avons proposé un tirage au sort entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, explique M. Namias. La candidate socialiste préférant intervenir après la mi-février, c'est donc M. Sarkozy qui a inauguré le concept."
Posté par Adriana Evangelizt