Au Liban, une mafiocratie contre son peuple
Voilà une excellente analyse datant de juillet 2006 par quelqu'un qui sait de quoi il parle afin de comprendre qui est au gouvernement...
Au Liban, une mafiocratie contre son peuple
par Nidal
Un des éléments les plus incompréhensibles pour l'«opinion mondiale», pour mes compatriotes français et pour de nombreux libanais, réside dans le fait que les Israéliens et leurs alliés Américains sont en train de détruire un pays dont le gouvernement est notoirement pro-américain; gouvernement dont l'activité politique toute entière était orientée vers l'application de la résolution 1559, au détriment de toute autre question, sociale, politique ou économique au Liban.
Dans le billet «Coup d'État au Liban», je rappelle différents documents pour soutenir la thèse d'Uri Avnery qui annonce:
« L'objectif réel est de changer le régime au Liban et d’y installer un gouvernement fantoche. .»
L'invocation désormais permanente d'un «Nouveau Moyen-Orient» par les Américains démontre encore cette volonté d'un changement de régime, par la force, au Liban. Mais cela est évidemment incompréhensible puisque, justement, c'est l'exemple même du «régime ami» qui était déjà au pouvoir au Liban.
Je vous propose donc ici une analyse complétant cette notion de «coup». L'un des effets de l'agression israëlo-américaine, si elle réussit, sera de maintenir au pouvoir à Beyrouth un gouvernement anti-démocratique proche des intérêts américains, français et saoudiens, pouvoir menacé par le jeu de la politique interne libanaise.
Évidemment, ce ne sont pas les très rigolos Antoine Sfeir et Antoine Basbous qui vous parleront de l'aspect anti-démocratique de la politique libanaise, tout occupés qu'ils sont à défendre cette oligarchie contre le «joug» imposé par les Syrien et les Iraniens ! Ça n'est pas non plus Courrier international (la semaine dernière: «Proche-Orient, après les bombes, quoi?»), qui résume la presse libanaise à L'Orient-Le Jour (quotidien francophone de la bourgeoisie chrétienne) et An Nahar (dans lequel le groupe Hariri a d'importantes participations financières), qui vous éclairera sur la nature de la «démocratie» libanaise. (Cette semaine, Courrier international consacre l'intégralité de son point de vue à «La guerre vue par Israël», ce qui enrichit drôlement la diversité des opinions.)
Depuis Taëf, le jeu politique libanais ne se joue pas, comme le prétendent nos médias, entre pro-syriens et anti-syriens, mais simplement entre une oligarchie organisée autour du clan Hariri, et les autres (principalement le Hezbollah). Depuis le «printemps» de Beyrouth, c'est cette oligarchie, déjà au pouvoir auparavant, qui dirige toujours les affaires.
«Oligarchie», c'est le terme employé par Georges Corm dans son ouvrage de référence, Le Liban contemporain, histoire et société. Intellectuel et homme politique respecté, il passe par la citation d'un lecteur de L'Orient-Le Jour pour mettre en avant ce commentaire:
«La montagne d'optimisme du 14 mars a donc accouché d'une souris. Tout cela n'empêchera pas les représentants du condominium américano-franco-saoudien qui assure aujourd'hui la gérance de notre pays de nous adresser leurs plus vives félicitations pour ces élections «démocratiques et transparentes». Ne nous y laissons pas prendre. Déparé de sa très folklorique vitrine «démocratique», le Liban d'aujourd'hui n'est pas une démocratie mais une oligarchie, c'est-à-dire un système dans lequel le pouvoir réel est détenu non pas par le peuple souverain mais par un groupe très restreint de personnes, cinq ou six dans le cas libanais: leaders communautaires, féodaux, anciens chefs de milice ou héritiers politiques fortunés...»
En juin 2005 (contemporain du commentaire précédent), en France, Alain Gresh semble le seul, pour le Monde diplomatique («Les vieux parrains du nouveau Liban»), à écrire autre chose que la bouillie générale célébrant la nouvelle «démocratie» libanaise:
Pourtant, l’observateur ne peut qu’être frappé par ce fait : les mêmes dirigeants responsables de la guerre civile, dont la plupart ont collaboré avec la Syrie avant de retourner leur veste, se maintiennent sur le devant de la scène. Pas une figure politique nouvelle n’est apparue ces derniers mois, et les Gemayel, Joumblatt, Hariri, Frangié, Chamoun, etc., continuent de dominer le jeu. Aucun d’entre eux n’avance la moindre proposition pour réformer un système politique fondé sur le confessionnalisme, le clanisme et la corruption.
Pour ma part, je pense qu'on peut utiliser le terme de mafiocratie. Le pouvoir libanais n'est pas que la (très classique) confiscation du pouvoir par les classes les plus aisées, c'est avant tout un système de corruption généralisé, de destruction de l'État au profit des fortunes privées, c'est la création ab initio d'une «dette odieuse» qui enrichit considérablement les membres de ce pouvoir, etc.; c'est donc par dessus tout un pouvoir criminel organisant et protégeant des activités illégales.
Le choix du terme «vieux parrains» dans le Monde diplomatique n'est pas anodin. Un parrain n'est pas simplement un potentat local dans un système féodal; le mot correspond exactement à la structure mafieuse du pouvoir.
Georges Corm décrit précisément les trois composantes de l'oligarchie qui gouverne le pays de manière quasiment ininterrompue depuis 1992 autour du clan Hariri: les anciens patrons de l'ordre totalitaire milicien, les entrepreneurs du béton et les investisseurs du foncier, les «intellectuels» laïcs reconvertis au néo-libéralisme international:
Trois groupes nouveaux sur la scène politique ont conjugué leurs efforts pour promouvoir l'idéal d'une reconstruction axée sur un retour du Liban à son ancienne fonction régionale, mais qui n'est que le retour en force du banal désir d'un pays «casino» et paradis fiscal régional, cher à l'ancienne couche dirigeante: les principaux chefs miliciens enrichis par tous les trafics de la guerre, les pillages et rançonnages de la population civile; les entrepreneurs de béton armé et les agents d'influence ayant fait des fortunes rapides et faciles dans les pays arabes exportateurs de pétrole durant les années du boom pétrolier; des intellectuels de l'ancienne mouvance laïque révolutionnaire arabe, reconvertis au néo-libéralisme international et aux théories de la modernisation par le marché mondial et la seule initiative privée. Pour ces derniers, certains d'entre eux ont, de plus, sagement retrouvé le chemin de leurs identités communautaires et travaillent à l'ombre de nouveaux entrepreneurs, millionnaires et milliardaires.
L'alliance de ces trois groupes représente une force considérable et tient le haut du pavé social et médiatique de la scène libanaise. Le nouveau chef du gouvernement [Rafic Hariri] est son ciment: il constitue une icône polarisant avec succès l'imaginaire qui a présidé à l'idéologie de la reconstruction. Il s'agit d'ailleurs d'une image que le modèle affirme et confirme en toute occasion.
Pendant que certains continuent à dénoncer le Hezbollah comme un «État dans l'État», l'influence occulte des services syriens et/ou iraniens, il ne faut pas oublier que l'une des principales réalités du pouvoir libanais depuis le début des années 1990, c'est la création, via la corruption, d'un État parallèle privé. En note de bas de page, Georges Corm résume:
Il deviendra ainsi de très bon ton pour les hommes d'affaires prospères de faire des dons en nature à l'État ou à ses représentants, sous prétexte de sa faillite financière. Ainsi, Rafic Hariri logera à ses frais le premier président de la République, un groupe d'hommes d'affaires se cotisera pour payer une partie des réparations du palais présidentiel. Des enveloppes importantes et officieuses sont distribuées à des hauts fonctionnaires, des ministres, des journalistes.
Les dernières élections législatives elles-mêmes, pourtant «portées» par les aspirations populaires et «spontanées» du 14 Mars, et malgré l'incroyable diabolisation anti-syrienne (une tache dans l'histoire contemportaine libanaise: au-delà de la dénonciation de la présence syrienne et du régime de Damas, l'hystérie xénophobe alors orchestrée mènera à des lynchages d'ouvriers syriens), ne seront pas remportées facilement:
Aussi, Saad Hariri, désigné héritier de son père Rafic, se mobilise-t-il pour empêcher que soient élus les alliés du général Aoun au Nord ou ses candidats directs dans certaines circonscriptions. Des consignes de vote sont données dans les mosquées, ce qui ne s'était jamais vu jusqu'alors. L'argent pour l'achat des voix coule à flot et Saad Hariri s'installe lui-même dans un hôtel de Tripoli pour la dernière période de la campagne électorale, afin d'en diriger les opérations et de présider aux distributions d'«aides sociales» – brisant ainsi un autre tabou en vertu duquel aucun chef communautaire ne se mêle des opérations électorales dans une région qui n'est pas la sienne. Les observateurs des Nations unies et de l'Union européenne tournent pudiquement la tête sur les fraudes électorales diverses qui assurent, à Tripoli, la victoire absolue des listes patronées par Saad Hariri: les députés chrétiens du rassemblement de Kornet Chehwan y sont tous élus grâce aux voix musulmanes mobilisées en leur faveur, mais la plupart n'obtiennent dans leur propre circonscription qu'un minimum de voix face à l'alliance des aounistes avec l'ancien ministre de l'Intérieur Soleiman Frangié, petit-fils du président Soleiman Frangié, qui, en dépit de sa réputation de «prosyrien», jouit d'une très large popularité.
Pour comprendre la nature du système politique libanais, il faut revenir aux événements qui, entre 1975 et 1989, sont communément qualifiés de «guerre civile».
1. Les vieux parrains de l'ordre milicien
Georges Corm expose ce qu'est une guerre civile:
Lorsqu'on parle de guerre civile, on évoque des formes de violence où la population civile souffre, sans aucun doute, mais où l'objectif militaire de chacune des factions armées est de dominer l'ensemble du territoire, d'éliminer la ou les factions opposées, puis de reconstituer rapidement un appareil d'État.
Par opposition, il peut ensuite expliquer que «dans le cas du Liban, il est clair que nous ne nous trouvons pas en face de cette logique»:
[...] les formes de violence pratiquées par les milices dès le 13 avril 1975 montrent éloquemment qu'il s'agit d'une visée bien particulière: paralyser l'État et l'armée, découper le territoire en ghettos communautaires, terroriser la population en considérant les Libanais non pas sur la base de leur appartenance idéologique (pro- ou antipalestiniens, pour ou contre une réforme politique), mais sur celle de leur appartenance communautaire.
Il précise ainsi cette nature du pouvoir milicien:
Dès les premiers jours, les milices ont eu pour politique de paralyser l'État et non point de s'en emparer. La destruction des biens de l'État et le pillage de ses ressources montrent là aussi que la logique de guerre civile était absente et que celle pratiquée visait le démembrement de l'État et du territoire.
Ainsi la «guerre civile» n'est-elle rien d'autre que le démembrement de l'État par et pour des milices ultra-minoritaires (mais lourdement armées), et les chefs de ces milices ne sont-ils que de très classiques «parrains» mafieux, dont le projet criminel aurait réussi. La défense des communautés n'est qu'un alibi pour la mise en place d'un totalitarisme orienté contre les populations, dans une structure politique purement mafieuse. La résistance à cette mafiocratie viendra, d'abord, de la population elle-même, population qui paiera le prix extrême de son indocilité:
C'est la population qui a refusé spontanément le découpage du territoire national en ghettos communautaires et a continué à vouloir circuler comme à l'ordinaire. C'est pourquoi les modes de violence pratiqués par les milices ont tous eu pour objet de dissuader la population civile de continuer à vivre en dehors de leurs «protecteurs» et des ghettos communautaires qu'ils ont découpés dans le territoire libanais au prix d'une violence inqualifiable exercée sur les citoyens innocents. La majeure partie des victimes du conflit est en effet constituée de civils sans aucune appartenance milicienne ou idéologique.
[...]
Il ne s'agissait donc pas de mouvements de factions armées tentant de dominer l'ensemble du territoire, fût-ce au prix de pertes dans la population civile, mais exclusivement d'un système d'agression directe sur l'identité communautaire des Libanais, destiné à souder ceux d'une même confession autour de la milice prétendant les représenter et les défendre contre une autre communauté.
L'aspect mafieux est explicité en ces termes par Georges Corm:
Outre le rôle régional des milices et l'insertion de chacune d'entre elles dans la politique de l'une ou l'autre des puissances régionales, il faut souligner la similitude extrême de leurs comportements, comme si elles constituaient un véritable syndicat du crime opposé à la population civile qu'elles ont prétendu protéger et défendre. Leur emprise est parachevée par la suppression des libertés, en particulier la liberté de penser et d'écrire autrement qu'en termes de défense de l'identité communautaire.
Dans sa thèse de doctorat, Identités et solidarités croisées dans les conflits du Liban contemporain (ce document est à lire absolument; l'ensemble du site 111101.net, qui le publie, est d'ailleurs d'une remarquable qualité), Fawwaz Traboulsi décrit au chapitre «L'économie politique des milices: le phénomène mafieux»:
Il est significatif que la légitimité du contrôle milicien s'érode dès que la milice prend le contrôle de «son» territoire. N'ayant plus d'ennemi «extérieur» par lequel effrayer ses sujets, la violence milicienne se retourne vers l'intérieur, pour contrôler ses propres sujets et les «convaincre» de rester sous sa protection dans ses ghettos communautaires découpés et cloisonnés eux aussi par la violence. Dans le chaos ambiant, on aura du mal à croire à l'autoritarisme que pratique chaque milice sur son propre territoire. Pourtant il n'y a rien de plus vrai. Pire, le Liban, particulièrement entre 1983 et 1991, était sous la domination des mafias associées, qui avaient renoncé à se combattre et respectaient mutuellement leurs territoires respectifs, tout en nouant mille liens entre elles pour mieux spolier et contrôler la totalité des Libanais.
C'est dans ce contexte qu'interviennent les accords de Taëf, en 1989. S'il est de bon ton, aujourd'hui, d'y dénoncer la mise en place de la tutelle syrienne, aspect que la communauté internationale aurait «corrigé» avec la résolution 1559, un élément bien plus pernicieux est alors introduit dans les fondements de la IIe République libanaise. Hariri lui-même, dès la fin des années 1970, avait pratiqué une politique active d'achat de parcelles foncières, pour son compte ou celui du futur roi d'Arabie saoudite, dont il est devenu l'homme d'affaires préféré. Ce futur Premier ministre, durant les années de guerre, se porte acquéreur de tout ce qui est à vendre à bon prix: banques, sociétés d'assurances, grands magasins, magnifiques parcelles que possède l'État français dans les beaux quartiers de Beyrouth. Toute personne qui a des problèmes de liquidité et de solvabilité trouve alors en lui un «sauveur» providentiel. L'aspect «géopolitique» de l'origine de cette fortune est discrètement évoqué en note de bas de page: Le but de cette opération [des milliers de bourses offertes à des étudiants] était de sortir les jeunes des communautés musulmanes de l'orbite des partis laïcs et révolutionnaires arabes en leur faisant connaître les bienfaits du développement capitaliste à l'occidentale et aussi de contribuer à rattraper leur retard vis-à-vis des jeunes des communautés chrétiennes, ouvertes depuis deux siècles sur l'Occident. Le financement de cette opération, aux dires des témoins les plus avertis, a été assuré par les deniers personnels du roi d'Arabie, Hariri n'étant qu'un paravent pour éviter au royaume saoudien, qui aime rester discret, de se montrer en première ligne. Hariri fait partie de ces nombreuses fortunes extravagantes réalisées dans la dernière étape de la guerre froide, telle celle de Georges Soros, et qui ont été employées à créer des fondations culturelles et éducatives dans le tiers monde ou les pays de l'Est, ayant pour vocation de lutter contre l'influence communiste. Le Middle-East Intelligence Bulletin, organe de propagande néoconservateur, n'aimait pas Rafic Hariri en juillet 2001. Encore vivant, ce dernier ne pouvait pas être présenté comme un hérault de la liberté contre les Syriens. Attention, le MEIB est lourdement entâché de juxtapositions diffamatoires, mais il n'est pas inintéressant de relire ce que pensaient les Américains, alors, du futur martyr. Si nous rassemblions les irrégularités et abus commis par le président Hariri, auxquels s’appliquent les dipositions du Code pénal, il serait passible de neuf mille ans de prison. Il n’y a aucun article qu’il n’a pas violé. Puis suit une série d'exemples (insistons: la liste des détournements et infractions commis par le clan Hariri remplit déjà plusieurs livres; Najah Wakim ne fournit que quelques exemples): Hariri s’est approprié une station de télévision et a accordé des licences pour d’autres stations à ses proches. Il déroge à la loi qui interdit la mise en location des biens de l’Etat au-delà de quatre ans et sur base d’une adjudication publique. Or, il signe un contrat avec une personne de la famille Zantout, en vertu duquel il lui cède 15000 mètres de la gare ferroviaire proche du palais de Justice pour dix ans, moyennant un loyer symbolique d’une livre. De même, il cède le bien-fonds attenant à la Cité sportive à un cousin, Amine Héjazi pour une période de quarante ans. Puis, il confie la zone franche de l’aéroport pour quinze ans à une société dont il est l’un des associés, de même que Mohamed Zeidane, partenaire du ministre d’État Sanioura. L’agrandissement de l’aéroport pour lequel ont été affectés des crédits de l’ordre de 475 millions de dollars, nécessite le débours de plusieurs dizaines de millions supplémentaires, le chiffre définitif pouvant atteindre un milliard... Ce sont autant d’infractions effroyables. Outre son rôle d'intermédiaire dans la défense des intérêts saoudiens au Liban, Rafic Hariri était par ailleurs parfaitement associé à la «vieille garde» syrienne. Si la presse a largement glosé sur le refus d'accueillir les Libanais prosyriens (notamment le Président de la République) à l'enterrement de Rafic Hariri, il aura certainement échappé à mes concitoyens qu'en revanche, le vice-président syrien Abdel Halim Khaddam était invité et bien présent, assis aux premières loges avec la famille Hariri. Khaddam's role within the Syrian regime has become largely ceremonial: paying condolences and carrying messages to the leaders of Sunni regimes in the Arab world. He is unlikely to contest this demotion, knowing that any overt signs of dissatisfaction will encourage the ostensibly reform-minded Bashar to expose details of the well-known indulgences of Khaddam and his sons in corrupt activities inside and outside Syria (e.g. Khaddam and his sons, along with the Shihabi family, used their political influence to involve themselves heavily in the cellular telephone business in Lebanon, which has earned them tens of millions of dollars in the last few years). Although officially Khaddam is still a vice-president, his political wings have been clipped and he will most likely slip graciously into a comfortable retirement. Pour ceux des lecteurs qui l'ignoreraient, rappelons simplement que le clan Hariri gouverne le Liban, quasiment sans discontinuer, depuis 1992: La pollution, et plus particulièrement celle des eaux, les amoncellements d'ordures, le trafic routier constamment engorgé avec un taux très élevé d'accidents mortels, le déclin continu de l'agriculture et de l'industrie, le manque d'électricité dans de nombreuses régions du pays, la grande misère de l'Université libanaise qui compte la majeure partie des étudiants du pays, le délabrement toujours total du système de santé publique, le coût effarant de la vie, la condition précaire de milliers de déplacés dans leur propre pays: autant de facteurs ignorés des politiques de la reconstruction de la IIe République qui se sont enfoncées dans une routine désespérante de lenteur. Le paradoxe qui s'impose alors est celui du contraste entre l'image du Premier ministre, celle du «tycoon», d'homme d'affaires prospère, dynamique et résolu, grand inspirateur d'une politique de reconstruction ambitieuse, destinée à rendre au Liban une place économique et financière prééminente sur l'échiquier régional, et la dure réalité du terrain. Pour ceux des lecteurs qui s'étonneraient du contraste entre cette description, caractéristique d'un pays du tiers-monde, et l'image d'un pays prospère que projettent les élites libanaises, je voudrais souligner que, si l'on aime mettre en avant cette élite économique et culturelle, une promenade du côté de Verdun ou d'Achrafieh ne manque jamais de me rappeler ce commentaire de Jean Ziegler (L'empire de la honte): L'aliénation culturelle des élites de certains pays du tiers-monde n'en finit pas de surprendre par sa profondeur. [...] Les classes compradores, formellement au pouvoir dans leur pays, sont mentalement et économiquement totalement dépendantes des sociétés transcontinentales et des gouverments étrangers. Ce qui ne les empêche pas de tenir, à l'usage exclusif de leur peuple, des discours patriotiques enflammés. Au Liban, cela se traduit par un discours omniprésent, particulièrement malsain en ce moment, bouillie qui sert d'analyse politique: d'un côté un Liban moderne et occidentalisé, de l'autre une populace qui résiste éhontément au charme de tout ce bon bizness, et que l'on va donc stigmatiser: chiite, arriérée, intégriste, réactionnaire, anti-femmes, etc. Rafic Hariri a acquis un contrôle fort sur les médias, soit par des prises de participation importantes dans des entreprises de presse, comme le groupe prestigieux de Ghassan Tuéni qui publie le grand quotidien Al Nahar et lui sera dévoué corps et âme, soit par des paiements réguliers aux propriétaires d'autres journaux et aux principaux éditorialistes et journalistes, en particulier ceux en charge de l'économie, comme pour le Safir et le Diar. Rafic Hariri dispose d'ailleurs lui-même d'un empire médiatique au centre duquel se trouve Radio-Orient, qui émet sur toute la région à partir de Chypre et en Europe à partir de Paris; il a aussi créé sa propre télévision au Liban, Al Mustaqbal, qui dispose d'un canal satellite et d'un quotidien du même nom. Sa force de frappe médiatique, directe ou indirecte, est donc considérable. C'est pourquoi, hors du pouvoir, sa présence n'est pas moins hégémonique que lorsqu'il occupe les fonctions de Premier ministre. Concernant les médias audiovisuels: Un autre scandale sera celui de l'attribution de licence pour les radios et les télévisions; pour ces dernières, seuls M. Hariri et les dirigeants principaux auront droit à une télévision, écartant de la sorte toute voix dissonante. Quant à ceux qui résisteraient encore: Lors des gouvernements qu'il [Rafic Hariri] a dirigés, il n'a pas hésité à fermer les télévisions qui lui étaient hostiles, à poursuivre ou fermer provisoirement les journaux qui se permettaient de l'attaquer. Après le départ syrien, Alain Gresh faisait ainsi remarquer (Le Monde diplomatique, «Les vieux parrains du nouveau Liban»): Deux interdits toutefois demeuraient puissants [dans les médias]: le rôle des services secrets syriens et libanais; la place de Rafic Hariri, de sa fortune et sa responsabilité dans les problèmes économiques et sociaux, notamment l’insondable dette du pays. Seul le premier de ces tabous est désormais levé... L'arme médiatique, au service quasi exclusif du clan Hariri, frappe tous ceux qui ne rentrent pas dans le système. Le gouvernement Hoss subira une campagne d'une violence extrême, le président Lahoud, dès sa (première) élection, subira le même feu, le retour du très populaire Michel Aoun sera rapidement tourné en «retour de l'autocrate autoritaire» tandis que la libération du pas franchement populaire Samir Geagea sera présentée comme un grand moment de liesse populaire; et tout le système tourne à plein en période de crise. Il faut noter que, comme par hasard, les correspondants et analystes des médias occidentaux sont toujours issus des médias pro-Hariri. L'image d'un consensus national absolu au Liban autour de la «majorité antisyrienne» repose beaucoup, ici, sur le fait que les éditoriaux du Diar, du Safir, du Hayat, sont tout bonnement ignorés. Ainsi, à titre d'exemple, le CDR et la Banque centrale sont le cœur de l'empire du Premier ministre; le Conseil du Sud (pour la reconstruction de cette partie du pays), la Caisse de sécurité sociale et l'Intra Investment Co seront le domaine réservé exclusif du président de la Chambre des députés; la Caisse des réfugiés chargée de l'indemnisation des déplacés est du domaine de M. Joumblatt, le puissant chef druze [...]. Comme on le voit, la répartition des postes-clés permet de contrôler tous les lieux stratégiques où aboutissent les flux d'argent. Il deviendra vite de notoriété publique, à partir de 1990, que les hauts dirigeants de l'État, certains hauts fonctionnaires administratifs ou financiers, reçoivent des salaires occultes en provenance des institutions de Rafic Hariri. (On découvrira ainsi un peu plus tard que des salaires ont été payés à des professeurs de l'Université américaine, ce qui entraînera la démission du recteur par intérim, qui avait laissé s'installer cette pratique.) La chute dramatique de la livre par rapport au dollar a en effet rongé le pouvoir d'achat des rémunérations du personnel administratif. La pratique avait été initiée durant les années de guerre où les chefs de milices avaient pris pour habitude de se faire rémunérer le respect de certains cessez-le-feu ou leur accord sur des projets de réglement politique. C'est à l'occasion des accords de Taëf que cette pratique a pris un caractère délibérément ouvert pour obtenir le consensus interne tant recherché. Elle devait se poursuivre après la conclusion des accords et avoir tendance à s'institutionnaliser. On n'a jamais su clairement si les paiements ainsi effectués le sont exclusivement au nom de l'Arabie saoudite, puissance régionale intervenante dans les affaires du Liban avec le consensus des pays occidentaux mais toujours d'une façon qui ne soit pas trop voyante politiquement; ou si Rafic Hariri agit davantage dans le cadre de sa propre dynamique de réussite personnelle. Nous avons vu, plus haut, que ces largesses concernent aussi les médias. La suite ICI... Posté par Adriana Evangelizt
L'une des caractéristiques de la guerre civile, c'est qu'un de ses buts de guerre est tout simplement la perpétuation de la guerre civile. Tant que cette guerre dure, elle «rapporte» à ceux qui en profitent. Si les seigneurs de guerre acceptent la fin des violences, c'est que la situation nouvelle leur profitera tout autant. La IIe République deviendra une continuation de la guerre civile par d'autres moyens.
Par la place qu'accorde Taëf au «rééquilibrage» et autres marchandages confessionnels, l'accord accepte et constitutionnalise l'alibi confessionnel utilisé par les chefs de milice pour martyriser le peuple libanais. Fort logiquement, l'accord signé entre parrains de la mafia débouche sur un pouvoir dont ils occupent les principaux sièges. Le pouvoir milicien rend certes ses armes mais, loin de disparaître, il se transforme en une nouvelle république. Le Parlement «se hâtera de voter une loi d'amnistie générale mettant à l'abri les chefs de guerre et les responsables des milices de tout recours contre leurs actes».
Notons que toute expression visant à dénoncer cette amnistie sera dès lors dénoncée comme une remise en question inacceptable des équilibres communautaires; toujours cet alibi qui avait servi à justifier les crimes contre l'humanité commis par ce «syndicat du crime».
Force est de constater que les dernières élections ont reconduit au pouvoir tous ces «vieux parrains» (désormais garants autoproclamés des aspirations démocratiques de la jeunesse libanaise), pouvoir qu'ils ont acquis pendant la guerre civile, que Taëf a institutionnalisé, et qu'ils n'ont jamais quitté.
Il y a quelques mois, une connaissance libanaise m'avait stupéfié en m'expliquant que «s'il y a une guerre entre les sunnites et les chiites, nous autres chrétiens, on en profitera et on fera fortune en achetant les terrains». Depuis la fin de la guerre, en effet, une large partie de la bourgeoisie beyrouthine s'identifie à la réussite d'un seul homme: Rafic Hariri. Quitte à avoir intégré sa méthode pour faire fortune, sans trop se demander si, en d'autres temps ou d'autres contrées, on ne l'aurait pas tout bonnement qualifié de «profiteur de guerre». Heureusement, au Liban, la nationalisation des biens mal acquis n'est jamais évoquée. La propriété privée est le premier des monothéismes du pays, et l'expropriation ne touchera jamais le clan Hariri.
Georges Corm introduit ainsi sa présentation de Rafic Hariri:
Je ne vais pas me lancer ici dans une description de l'origine et de la nature de la richesse des Hariri. Cela remplit déjà des livres, dont le fameux Rafic Hariri, un homme d'affaires premier ministre, de René Naba, publié en 1999. Je me contenterai, pour donner une vague idée de l'ampleur du personnage, de citer cette interview de Najah Wakim, l'un des rares symboles du refus de la corruption chez les hommes politiques libanais, publiée en 1997 par La Revue du Liban:
Abdel Halim Khaddam, artisan principal du maintien de la présence syrienne au Liban, symbole même de la corruption de ces «services», fossoyeur des tentatives de réformes démocratiques en Syrie (la «vieille garde» qui a enterré le «printemps de Damas»), ami d'affaires du clan dans diverses malversations (téléphonie par exemple), était l'un des principaux partenaires du clan Hariri.
Si l'homme fut présenté comme un témoin-clé dans l'enquête sur la mort de Rafic Hariri (il a témoigné contre Damas), voici ce qu'en disait le MEIB en février 2000 (organe de propagande néoconservateur – les mêmes considèrent maintenant Khaddam comme un homme-clé parfaitement crédible):
– 1992 à 1998, puis 2000 à 2004: Rafic Hariri premier ministre;
– depuis 2005, Fouad Siniora dirige le gouvernement.
L'actuel Premier ministre (Fouad Siniora) était le ministre des finances (anciennement «affaires financières») de Rafic Hariri, de 1992 à 1998 puis de 2000 à 2004. Le gouvernement qu'il dirige actuellement est issu de la «victoire» électorale de Saad Hariri.
Comme pour les «vieux parrains» présentés ci-devant, le clan Hariri dirige le pays, quasiment sans discontinuer, depuis la fin de la «guerre civile». C'est, comme pour les «parrains», l'un des artisans des accords de Taëf. On ne s'étonne donc pas que, depuis la fin de la tutelle syrienne et les élections qui ont suivi le «printemps de Beyrouth», c'est encore le même clan qui, avec ces «vieux parrains», est à nouveau au pouvoir, dans le but annoncé de soutenir la démocratie au Liban.
3. Une bourgeoisie affairiste et une presse aux ordres
L'association, au pouvoir, des anciens patrons de l'ordre milicien et du clan Hariri, est largement soutenue dans le pays par l'élite économique, qui profite des bienfaits d'un niveau d'imposition dérisoire, de la constitution d'une «dette odieuse» (nous y reviendrons) et du démantelement de l'État à son profit. Avec le renfort d'une intense propagande pro-Hariri, pro-occidentale et pro-néolibérale de la part d'une large partie de la presse. Le Ministère français des affaires étrangères vous recommande d'ailleurs chaudement le système fiscal libanais (plafond à 20% pour les impôts sur salaires – et encore le passage du taux maximum de 10% à 20% par le gouvernement Hoss est-il souvent présenté par la bourgeoisie libanaise comme une marque de «communisme»!).
Je ne m'étendrai pas sur la bourgeoisie libanaise, largement chrétienne et sunnite; le système de corruption et de prédation néo-libérale lui profite en premier lieu, pendant que la population s'enfonce dans un chômage énorme et souffre d'un système d'imposition injuste, d'un système social défaillant, d'infrastructures inadaptées...
Georges Corm décrit ainsi «le délabrement de l'État et de l'économie»:
De plus, la propension toute naturelle de la bourgeoisie libanaise à soutenir un système de prédation qui l'enrichit est complétée par une puissante propagande médiatique. Au-delà de la tout aussi naturelle propension des médias à soutenir ce type de positions, il faut souligner l'intense effort du clan Hariri pour contrôler et façonner ces outils de propagande.
Georges Corm explique:
La prise du pouvoir par cette étonnante alliance entre anciens chefs miliciens, bétonneurs et spéculateurs fonciers, et bourgeoisie affairiste, n'a évidemment d'intérêt (au sens mafieux) que si elle permet l'institution et la protection de systèmes de prédation.
Concernant le Liban, un grand nombre d'ouvrages traite ce sujet. La plupart a cependant pour unique vocation, en exposant l'ampleur des malversations, à dédouaner intégralement «le Liban» face à l'activité des services syriens («le Liban» permettant de faire l'amalgame entre un peuple qui souffre de la prédation, et l'élite politique et économique libanaise qui en tire tous les profits et qui a entièrement collaboré avec le système de corruption libano-syrien).
Je me contenterai de rappeler trois axes de ce système de prédation.
1. Une corruption généralisée
La corruption n'est pas qu'un moyen d'échapper à la justice. Lorsque vous êtes déjà au pouvoir, la corruption poursuit un double rôle: la création d'un État parallèle à votre service exclusif, dans lequel seuls subsistent les services qui vous intéressent, les autres étant démembrés par une politique néolibérale totale, et le vol pur et simple des diverses caisses de la collectivité.
Sur la prédation que l'on nomme, habituellement, «taper dans la caisse», le système libanais dépasse de loin le simple vol de sac à main. Selon Georges Corm:
L'autre aspect de la corruption est la constitution d'un État parallèle privé.