Fonctionnaires : Pourquoi ils en ont assez
FONCTION PUBLIQUE. --Trois fonctionnaires expliquent leurs revendications et leur participation à la grève d'aujourd'hui. Avec la grève du secteur public, le septième jour de perturbation à la SNCF et le blocage de nombreuses universités, ce mardi s'annonce décisif
Pourquoi ils en ont assez
par Priska Ducoeurjoly
Enseignants, infirmières, inspecteurs des impôts, près de 5 millions d'agents de l'Etat, des collectivités territoriales et des hôpitaux sont appelés aujourd'hui à faire grève pendant vingt-quatre heures et à manifester pour leur pouvoir d'achat et leurs effectifs. L'ensemble des syndicats de fonctionnaires (CGT, CFDT, FO, Unsa, FSU, Solidaires, CGC, CFTC) demande une hausse des salaires et dénonce les 22 000 suppressions de postes en 2008. Le mouvement devrait être largement suivi. Trois fonctionnaires, issus de l'hôpital, des impôts et de l'Education nationale, expliquent pourquoi ils ont décidé de faire grève aujourd'hui.
1. Le pouvoir d'achat « Le salaire, ce n'est tout de même pas rien ! » lance Hélène Lamarche, infirmière à l'hôpital Saint-André de Bordeaux. « Nos revenus à l'hôpital n'augmentent pas, comme dans toute la fonction publique. » Cette infirmière de 47 ans, dix-neuf ans de métier, syndiquée à la CGT, gagne 2 000 euros net par mois, « primes imposables, mais non prises en compte dans le calcul de la retraite, incluses ». Son salaire, ce n'est qu'une donnée du problème. « A cela s'ajoute le coût de la vie, qui s'est envolé. Les trois quarts de mon revenu passent dans le remboursement de la maison. Et l'augmentation du coût de l'alimentation ? Je pense aussi aux agents de service hospitalier ne gagnant pas grand chose en fin de carrière. »
Depuis 2000, les syndicats estiment que les fonctionnaires ont perdu 6 % de pouvoir d'achat. Une étude de l'Insee publiée en juillet dernier est venue les conforter. En 2005, elle évalue à 0,9 % l'amputation du pouvoir d'achat des fonctionnaires. Eric Woerth, ministre du Budget et de la Fonction publique, conteste : « Les fonctionnaires ont eu 3,5 % d'augmentation annuelle en moyenne » si on prend en compte primes, mesures catégorielles et ancienneté.
Un point de vue qui n'est pas partagé par Emmanuel Sallée, 41 ans, professeur d'histoire-géographie au lycée privé Sainte-Marie de Bordeaux-Bastide, membre du Spelc (Syndicat professionnel de l'enseignement libre catholique). « Nous sommes moins payés que dans le public, car nous cotisons plus fortement pour nos retraites auprès d'un organisme privé. Nous demandons une réelle augmentation du point de la fonction publique. »
« On demande une revalorisation de 6 % du point d'indice, à hauteur de notre perte de pouvoir d'achat », précise Pierre Moriousef, inspecteur à la Direction générale des impôts, trente-sept ans de maison, détaché depuis septembre au Snui, le syndicat professionnel des impôts.
2. Les conditions de travail Pendant la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy avait prévenu que la moitié des fonctionnaires partant à la retraite ne seraient pas remplacés. Avec 22 700 postes de moins annoncés dans le budget 2008, 33 % des postes ne seront pas conservés. Les effectifs sont au coeur des priorités des fonctionnaires : « Moins nombreux, payés plus ? demande Pierre Moriousef. J'attends de voir. La Direction générale des impôts a perdu 1 379 postes entre 2001 et 2008, mais les salaires n'ont pas suivi. On a de plus en plus de mal à faire notre travail correctement. Le service à l'usager en pâtit. Nous craignons aussi pour l'avenir avec la fusion entre le Trésor et les impôts. Avec les économies d'échelle, des suppressions de postes sont à prévoir. »
Hélène Lamarche revient sur le travail à l'hôpital, « de plus en plus difficile » : « La tarification à l'activité qui se met en place va récompenser en personnel et crédits les hôpitaux les plus rentables. Mais nous avons de plus en plus d'activités non rentables, notamment avec des personnes âgées en proportion croissante, ce qui s'accompagne de pathologies lourdes. On nous demande plus de travail, d'effort physique, de solidité psychologique, tout en devant faire face à davantage de stress et de surveillance. Heureusement, on ne nous parle pas encore de suppression de personnel ! »
Du côté de l'Education nationale 11 200 postes de moins en 2008 , le privé pourrait se joindre aux manifestations : « C'est la première fois que je vais faire grève : j'en ai ras le bol ! » s'exclame Emmanuel Sallée. « Au nom de la parité public-privé, nous serons amputés de 1 400 emplois. Cette politique correspond à une logique purement comptable. Il y a aussi, dans le privé, de fortes disparités, des fermetures d'options et de filières. Quatre ou cinq élèves en LV3 d'allemand en première et terminale ? On ferme. Dans ma classe, j'ai 31 élèves. Chez une de mes collègues de Saint-Genès, il existe des classes de terminale de 40. Ce ne sont pas de bonnes conditions pour travailler. »
3. Plus de reconnaissance « Lorsque je vois que le président de la république est augmenté de 150 % alors qu'on nous demande à nous, classes moyennes, de se serrer la ceinture, je trouve cela indécent. C'est même de la provocation ! Les élites sont en décalage avec la France d'en bas », s'indigne Emmanuel Sallée. Un peu de pudeur de la part du gouvernement serait la bienvenue pour les trois fonctionnaires, mais ce qu'ils réclament surtout, c'est une meilleure reconnaissance de leur métier : « On avait promis aux infirmières que leur trois années d'études seraient l'équivalent d'un bac + 3, mais nous sommes toujours payées à hauteur d'un bac + 2. » Les infirmières exigent des salaires en adéquation avec leur formation et leurs responsabilités croissantes.
« Le métier d'enseignant est devenu plus difficile, avec des enfants marqués par le zapping, qui veulent de l'innovation en permanence. En vingt ans, le métier a changé. Une réflexion s'est engagée au niveau de l'Etat pour revaloriser la condition enseignante. Mais nous avons des doutes sur l'issue. On ne se sent pas compris », assure Emmanuel Sallée.
L'image des fonctionnaires n'a pas la cote : « On semble à la source de tous les maux ! Si le déficit se creuse, c'est à cause de nous. On nous fait passer pour des feignants, des empêcheurs de réformer. En réalité, nous sommes inquiets pour le statut des fonctionnaires, garants de la neutralité du service public. J'ai peur qu'on ne suive l'exemple de France Télécom. Faire grève n'est pas un plaisir. Nous sommes réellement attachés au service public. Aujourd'hui, c'est notre conscience professionnelle qui nous tient. »
Sources Sud Ouest
Posté par Adriana Evangelizt