SARKOZY : L'EPINE VILLEPIN
SARKOZY : L'EPINE VILLEPIN
par Carole Barjon

Plus que jamais décidé à être présent en 2007, le patron de l’UMP doit désormais compter avec la montée en puissance du Premier ministre
Détente après l’effort. Nicolas Sarkozy a changé de chemise, trempée comme toujours lorsqu’il a harangué la foule. Le voici maintenant frais et dispos, lundi soir, dans l’avion qui le ramène à Paris après un meeting de soutien à Marc-Philippe Daubresse, ancien ministre délégué au Logement du gouvernement Raffarin, en campagne pour tenter de récupérer, dimanche 11 septembre, son siège de député de Lambersart, dans le Nord.
Comme toujours, Sarkozy déplace les foules: 1 200 personnes, debout pour beaucoup, se pressaient dans la salle pour l’écouter. Ouf ! Au cours de cette réunion, il a vérifié l’essentiel: sa popularité est intacte, sa capacité de séduction aussi. Il s’est même taillé un franc succès avec ses plaisanteries préférées sur Daniel Vaillant et «l’aveuglement des socialistes sur l’insécurité», ou sur «les banques qui ne prêtent qu’à ceux qui n’en ont pas besoin.» Il a fait un tabac en expliquant que «les Français ne redoutent pas le changement, ils l’attendent, ils l’exigent», déclenché une longue ovation lorsqu’il a évoqué «l’immense congrès de 150 000 personnes» en janvier 2007 – «un événement sans précédent» – au cours duquel les adhérents de l’UMP choisiront le meilleur – «Nicolas!», a crié quelqu’un – pour la présidentielle.
«Tout ce qu’écrit la presse n’a aucune importance. Ce qui compte, c’est mon rapport aux Français», commente-t-il. Et d’enchaîner sur l’un de ses sujets favoris: les instruments de mesure d’audience de ses prestations audiovisuelles. «J’ai fait 45 % de parts de marché, dimanche à TF1.» Et Villepin le jeudi précédent? Il connaît le score: «41 %» Et d’ajouter aussitôt: «Ah, oui. On me compare à Villepin maintenant.» Il assure: «Ça ne m’énerve même pas.»
Voire. Deux jours auparavant, à l’université d’été de La Baule, Sarkozy s’employait à cacher son agacement. On a vu le numéro deux du gouvernement attendre, seul à table, que le Premier ministre termine son jogging matinal sous l’œil des photographes et des cameramen, pour venir prendre son petit déjeuner avec lui. On l’a vu, mâchoires serrées, attendre au milieu des militants le retour de Villepin de l’hôtel l’Hermitage après sa conférence de presse improvisée sur l’hospitalisation de Chirac. Et se préparer mentalement à participer, ce mercredi, à un conseil des ministres présidé par Dominique de Villepin. Tout un symbole…
Il faut dire que la semaine avait déjà mal commencé avec la présentation du plan Villepin pour une «croissance sociale». Non seulement ce plan a été accueilli plutôt favorablement, malgré les interrogations autour du financement des mesures annoncées, mais il reprend nombre de propositions de l’UMP, comme l’augmentation et la mensualisation de la prime pour l’emploi ou la simplification de l’impôt sur le revenu. Manière pour le Premier ministre de tenter d’assécher le vivier d’idées de l’équipe Sarkozy.
Certes, le président de l’UMP a exprimé sa «reconnaissance» au chef du gouvernement d’avoir retenu nombre de ses propositions. Certes, ses fidèles, tels Patrick Devedjian ou Pierre Méhaignerie, se félicitent que l’UMP soit devenue «l’avant-garde» de la majorité et que le gouvernement semble, selon Devedjian, «en plein renouvellement idéologique». Mais ils pointent aussitôt les insuffisances: «Rien sur la réforme de l’Etat», regrette Méhaignerie. Et en coulisses, ils s’inquiètent.
Depuis sa nomination à Matignon, fin mai, Villepin a marqué des points. Très progressivement, il s’installe dans le paysage de la droite. Si l’on en croit le dernier sondage CSA pour «le Bleu de Profession Politique», Sarkozy serait le meilleur présidentiable de droite pour 63% des Français et 87% des sympathisants UMP, mais Dominique de Villepin avec des scores de 57% et 76% le talonnerait quasiment. Consécration manifestement prématurée pour le Premier ministre. Dans un volet différent de la même enquête réalisée par le même institut (!!) mais publié trois jours auparavant dans «Aujour-d’hui-le Parisien», il figurait loin (24%), très loin derrière Nicolas Sarkozy sacré meilleur champion pour 68% des électeurs de la droite. Prématuré donc, mais significatif pour le moins d’un climat nouveau en faveur de Villepin. «On avait un boulevard devant nous, dit Claude Goasguen, vice-président du groupe UMP et sarkozyste affiché, maintenant on a une rue.»
Le président de l’UMP en a pris la mesure et met les formes: accueil impeccable du Premier ministre à l’université d’été, bonnes manières, applaudissements, paroles chaleureuses, ode à l’unité et au succès collectif. Surtout, c’est la nouveauté de la rentrée Sarkozy: fini les petites phrases assassines, plus de «off» ravageur, fini les provocs et les attaques personnelles. Quelques confidences encore, soit, mais plus de vacheries. Que ce soit à l’égard de Jacques Chirac ou de Dominique de Villepin. C’est ainsi qu’à La Baule, en attendant de prononcer son grand discours de rentrée, soucieux de ne pas s’égarer dans de trop longs commentaires, forcément risqués, conscient aussi qu’il faut, comme le dit un de ses proches, «laisser se dérouler la séquence Villepin», il a préféré jouer les agents d’ambiance auprès des journalistes avec son ami Didier Barbelivien à la guitare.
Le 14 juillet dernier, la médiatisation inhabituelle de sa garden-party place Beauvau, au moment même où Jacques Chirac reçoit lui aussi ses invités, et surtout la violence de sa remarque comparant Chirac à Louis XVI – «Je n’ai pas vocation à démonter tranquillement les serrures à Versailles pendant que la France gronde» –, avaient mis ses amis mal à l’aise. Trop c’est trop, lui ont-ils fait valoir. Assez d’attaques dérisoires et contre-productives pour le président de l’UMP. D’autant que cette provocation parfaitement inutile venait après une période où Sarkozy, au moment de son retour place Beauvau, avait multiplié les propos hasardeux comme par exemple le nettoyage au Kärcher des banlieues. Le manque de sérénité du ministre de l’Intérieur avait fini par inquiéter ses proches eux-mêmes. Ils lui ont fait à nouveau passer le message: un candidat à l’Elysée doit certes innover, mais il doit être rassurant.
En outre, Sarkozy a compris le risque encourru à jouer les roquets face à l’élégant Villepin, lisse comme la diplomatie. Quelles que soient les piques lancées par son ministre de l’Intérieur, le Premier ministre fait mine de ne pas entendre. Mieux, il prend sa défense. Il n’a de cesse de vanter son énergie, son imagination ou la complémentarité de leur duo.
Sarkozy en revient donc à une méthode plus sobre et qui lui a plutôt bien réussi depuis 2002: la différenciation idéologique et l’affirmation de son tempérament. «Le style, tout est une question de style», dit-il pariant que les Français préfèreront l’homme du vélo et du foot à un aristocrate poète. Sur le fond, il ne cède rien. Dans son discours de La Baule, il prône, une fois de plus, mais avec quelle virulence, la «rupture» avec «les habitudes, les conformismes, la politique classique, le statu quo, les vieilles recettes», et encore les «formules creuses» et «les idées convenues». Officiellement, celles des socialistes. Mais chacun comprend que c’est d’abord avec Chirac qu’il s’agit de rompre. Chirac, le seul adversaire qu’il se reconnaisse, le seul qui le hisse au niveau présidentiel. Malgré l’hospitalisation du président de la République qui rend plus aléatoire encore l’hypothèse d’une nouvelle candidature Chirac, on veut croire dans le camp Sarkozy que Chirac n’a pas dit son dernier mot. Pas question de se laisser enfermer dans un duel avec le seul Villepin. Et pourtant, le Premier ministre, partisan d’une nouvelle «croissance sociale», en a pris aussi pour son grade: «Je ne vous cache pas mon exaspération devant ces discours interminables qui évoquent invariablement la justice sociale, le progrès social et qui sont devenus vides de sens», a dit Sarkozy dénonçant au passage la politique du «saupoudrage». En clair, si l’on comprend bien, le plan Villepin.
Dès cette semaine, il nourrit sa politique de rupture en présentant de nouvelles propositions sur la fiscalité, puis, fin septembre, sur l’Europe et plus tard sur les institutions. Manière de montrer que qu’il ne se laissera pas étouffer et que Villepin aura bien du mal à le suivre. Car, remarque-t-il, «il n’a pas de marges de manœuvre». Sous-entendu, Chirac continue de décider et ne lui en laissera pas. Il ajoute d’ailleurs: «Pas plus que je n’en aurais eu moi-même si j’avais été à Matignon.»
S’il affirme ne pas craindre la montée en puissance du Premier ministre – «Il n’y a pas de phénomène Villepin à la base», dit un de ses proches –, Sarkozy ne le sous-estime pas. Il a du reste pris acte de la «concurrence» à venir pour 2007. Il ne la craint pas. Persuadé qu’on ne s’improvise pas présidentiable et qu’un candidat à l’Elysée vient toujours de loin. Du reste, quand on évoque devant lui les deux ans qui restent avant l’élection suprême, il corrige: «Non, dix-neuf mois.»
Sources : NOUVEL OBSERVATEUR
Posté par Adriana Evangelizt