Villepin le parieur
Villepin à quitte ou double
par Hervé Algalarrondo
Derrière la volonté affichée du Premier ministre de lutter contre le chômage des jeunes se cache un objectif plus prosaïque : gagner ses galons de présidentiable. L'hostilité qui monte contre le CPE transforme cette stratégie en pari à haut risque
Tout allait bien. Nommé après lecalamiteux référendum sur la Constitution européenne, il n'avait pas bénéficié d'état de grâce mais, mois après mois, sa cote progressait dans les sondages, quand celle du président piquait du nez. A son arrivée à Matignon, beaucoup se montraient sceptiques sur sa capacité à se plonger dans les dossiers économiques et sociaux. Il avait su faire de la priorité des Français, la lutte contre le chômage, sa propre priorité. «Un sans-faute», selon Jean-Pierre Raffarin. Même à gauche, on saluait son côté gaullien, son refus du tout-libéral. Les perspectives pour 2006 s'annonçaient bonnes : croissance soutenue, décrue du chômage.
Faire face à la fronde des employés d'une compagnie maritime est une chose, prendre de front l'ensemble de la jeunesse en est une autre. A Matignon, en début de semaine, le ton avait changé. On continuait de s'afficher serein. On voulait croire que la journée du 7 février verrait une mobilisation relative des jeunes et de la gauche. On se déclarait prêt à utiliser dès la fin de la semaine l'article 49-3 si les parlementaires socialistes multipliaient les amendements au projet de loi sur l'égalité des chances dans lequel est encarté le contrat première embauche. Mais on devait reconnaître qu'un pari était déjà perdu : alors que les premiers sondages sur le CPE laissaient croire que les jeunes y étaient plutôt favorables, les derniers marquaient un retournement de tendance : le CPE passe mal. Même retournement pour la cote du Premier ministre, soudainement précipitée vers le bas. Sources : NOUVEL OBSERVATEUR Posté par Adriana Evangelizt
Tout allait-il trop bien ? «Levez-vous, orages désirés...» Dominique de Villepin s'est toujours présenté comme un spécialiste de la gestion de crise. «Il ferait un excellent Premier ministre en temps de guerre», a lancé un jour Alain Juppé. Tout à trac, à la mi-janvier, le locataire de Matignon a dégoupillé une grenade : sans concertation aucune avec les syndicats, «on aurait perdu six mois», affirme un de ses proches, passant outre aux réticences des ministres « sociaux », Jean-Louis Borloo et Gérard Larcher, - le Premier ministre aime à disserter sur la «solitude de la décision» -, il a annoncé le lancement d'un contrat première embauche pour les jeunes loin de présenter toutes les garanties d'un CDI. Foi de Villepin : il allait réussir là où Balladur avait échoué, en 1994, avec le « smic jeune ». Sûr de lui et dominateur, il glissait, en petit comité : «Jamais ce gouvernement n'a reculé, contrairement à ses prédécesseurs», ajoutant : «Vous avez vu : sur la SNCM, ma main n'a pas tremblé.»
Quelle mouche a donc piqué Villepin ? Pourquoi ce brutal coup d'accélérateur qui brouille son image ? Un libéral bon teint se profile désormais derrière le gaulliste flamboyant. A Matignon, il y a bien sûr un discours officiel : le chômage des jeunes est le vrai cancer de la société française. Aucun gouvernement n'a jusqu'ici réussi à le faire reculer sérieusement. Il y aurait eu d'autant plus urgence à s'y attaquer que tous les sondages montreraient «l'impatience des Français ». Répondre à leurs attentes serait le seul moyen de leur redonner foi en la démocratie, et d'éviter que la prochaine élection présidentielle soit un remake de 2002, a plaidé le Premier ministre dans les colonnes du « Nouvel Observateur » il y a deux semaines.
L'ambition est noble mais, comme il est d'usage en politique, elle se combine avec des calculs plus prosaïques. Si un Français est « impatient » aujourd'hui, c'est Dominique de Villepin : l'élection présidentielle se rapproche, et il n'a toujours pas intégré la cour des grands, la classe des présidentiables. Huit mois après son accession à Matignon, il a réussi à piquer la place de... François Bayrou : c'est la nouvelle coqueluche des électeurs du centre. Mais il n'a pas réussi à entamer la position du champion de la droite, Nicolas Sarkozy. Les parlementaires les plus villepinistes en conviennent : si la désignation du candidat UMP avait lieu aujourd'hui, le ministre de l'Intérieur passerait sans coup férir.
Sur ses ambitions, le Premier ministre ne manie pas la langue de bois, mais la langue de plomb. Longtemps, il a nié avec la dernière énergie toute visée sur Matignon. Avant de se lancer en janvier 2005 - les débuts d'année l'inspirent - dans un blitzkrieg de six mois qu'il a gagné sur le fil : jusqu'à la dernière minute, Jacques Chirac a eu la tentation de nommer Michèle Alliot-Marie. Aujourd'hui, il s'indigne qu'on lui prête des arrière-pensées présidentielles. C'est pourtant le vrai ressort de l'opération CPE : montrer au peuple de droite qu'il peut réaliser dès 2006 la «rupture» que Sarkozy lui a promis pour 2007. Ce que le ministre du Budget, Jean-François Copé, l'un de ses plus ardents soutiens, appelle «faire la rupture sans en avoir l'air».
Entre Villepin et Sarkozy, le climat est à la détente. Tous les quinze jours, ils déjeunent à Matignon en compagnie de leurs plus proches collaborateurs, faisant assaut de compliments et de prévenance. Lors du dernier déjeuner, ils ont réglé le timing de leurs futurs déplacements aux Antilles. «J'ai prévu de m'y rendre début mars, mais je peux retarder mon voyage si vous voulez y aller le premier», a assuré Sarkozy. «N'en faites rien, mon calendrier est très chargé, j'irai après vous», a répondu Villepin.
Ce climat style Fontenoy - «messieurs les Anglais, tirez les premiers...» - a une raison simple : chacun des deux hommes est convaincu qu'il sera « le » candidat de l'UMP et qu'il bénéficiera du soutien de l'autre. Bien sûr, dans ces déjeuners, chacun entretient l'illusion. Villepin assure être tout entier mobilisé dans la réussite du CPE de deux ans que Jacques Chirac lui a octroyé en mai 2005. Sarkozy affirme qu'il ne sera candidat qu'à condition d'être en situation. Chacun est persuadé de gagner ce mano a mano.
Pour Sarkozy, c'est simple : «On ne devient pas présidentiable en six mois.» Désormais rallié à la bannière sarkozienne, François Fillon, ancien ministre de l'Education, l'a expliqué sans beaucoup de précaution sur iTélé : «On n'est pas dans un pays où on peut comme cela, simplement parce qu'on en a envie un matin, se présenter à l'élection présidentielle et la gagner. Il faut faire ses preuves, il faut mener des combats politiques.» Le ministre de l'Intérieur ne s'embarrasse pas de faux-semblants : il dispose du parti, l'UMP, il a une avance considérable dans les sondages. Villepin est condamné à rester dans les starting-blocks. D'autant que Sarkozy ne décèle pas chez lui de volonté d'en découdre au premier tour de l'élection présidentielle : «Quand on n'a jamais été candidat, on n'aime pas l'odeur de la poudre», s'amuse un député sarkozien.
Sur ce point, Matignon est d'accord : il n'y aura qu'un candidat UMP en 2007. Mais Villepin est animé d'une certitude : ce sera lui. En 2005, il a réussi à dominer Chirac et à se faire nommer Premier ministre. De la même manière, en 2006, il va dominer Sarkozy, puis se faire désigner candidat à l'élection présidentielle. Par quel miracle ? Alors qu'il jure se dé-sintéresser de 2007, il a laissé pointer le bout du nez, début janvier, lors d'une cérémonie de voeux à l'Elysée. Devant quelques proches et... un journaliste de « Libération », il s'est présenté comme «un des meilleurs spécialistes» de l'élection présidentielle : «Nous en avons gagné deux», a-t-il laissé tomber, usant d'un pluriel que Chirac appréciera sûrement. A l'entendre, tout serait affaire de «psychologie : elle est déterminante dans ce combat. Sans doute beaucoup plus que tout le reste».
Là réside l'espoir secret du Premier ministre : prendre l'ascendant sur son ministre de l'Intérieur au plan psychologique. Un député villepiniste explique : «Sarkozy a montré sa vraie nature en rentrant au gouvernement comme numéro deux en 2005 : il ne supporte pas l'éloignement du pouvoir. En 2007, il hésitera à le perdre en jouant à quitte ou double : il préférera devenir Premier ministre dans le sillage de Villepin, qui est un meilleur candidat de second tour.» Nombre de chiraquiens, comme Brigitte Girardin, la ministre de la Coopération, se prennent à rêver d'un ticket : Villepin à l'Elysée et Sarkozy à Matignon. «Dominique est un président naturel : il parle France, confie l'un d'entre eux, alors que Nicolas aligne les propositions sur tous les sujets : sans le savoir, il est candidat au poste de Premier ministre.»
Curieusement, le plus sceptique devant ce schéma s'appelle Jacques Chirac. Comme Sarkozy, il pense que l'on ne s'improvise pas présidentiable. Villepin «manque d'humus», il n'est pas assez enraciné dans la réalité française, explique-t-il à ses visiteurs. A ses yeux, une Michèle Alliot-Marie, voire un Jean-Pierre Raffarin, ont davantage un profil de candidat. De toute manière, continue-t-il, Villepin n'arrivera pas à échapper à «la malédiction de Matignon» : aucun Premier ministre sortant n'a jusqu'ici réussi à être élu dans la foulée président de la République.
Il entre dans cette analyse présidentielle une part de mauvaise humeur : après son accident de santé, Chirac n'a pas apprécié que Villepin se prenne un peu trop vite pour un président bis, se souciant comme d'une guigne de certaines de ses instructions, notamment sur le mode de financement de la protection sociale. Il n'y a pas eu davantage que des «bisbilles», inévitables dans un couple, plaide-t-on à Matignon. Signe qui ne trompe pas : le Premier ministre cite désormais le président toutes les trois phrases... Chirac a tourné la page en apportant son soutien à Villepin et au CPE, le 1er février, devant les parlementaires UMP qu'il a reçus à l'Elysée. Mais il n'en démord pas : la vraie alternative à Sarkozy, c'est Alliot-Marie.
Villepin s'en accommode : «Le président ne choisira pas, il laissera la ministre de la Défense jouer sa carte», assure un ministre villepiniste. Une situation qui n'entame pas la détermination du locataire de Matignon : lui seul est de taille à succéder, non pas à Chirac, mais à de Gaulle ! Pour vaincre Sarkozy, il a pris le risque de ne pas convaincre les Français, faisant l'impasse sur leur répugnance devant tout ce qui s'apparente de près ou de loin au libéralisme. En quelques jours, l'opération CPE s'est transformée en pari à haut risque. Soit la mobilisation ne se développe pas au-delà du 7 février, et l'électorat de droite le regardera comme celui qui a osé. Soit la grogne s'installe, et il peut être contraint de reculer. Dans tous les cas, il ne sortira pas indemne de la séquence : il peut gagner des galons de présidentiable que lui dénient et Chirac et Sarkozy ou être réduit à expédier les affaires courantes jusqu'en 2007. En observant la gestion de Balladur à la fin de son bail à Matignon, Villepin en avait conclu que rien n'était pire que l'immobilisme. Sauf, peut-être, la précipitation.