Huit clos dans la citadelle Matignon

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Huit clos dans la citadelle Matignon

par Christophe Jakubyszyn
 

Chaque dimanche, en fin d'après-midi, le triumvirat traverse la Seine pour fondre sur l'Elysée. "Villepin, le frère et le fils", résume un familier. Le "frère" - qui tutoie le premier ministre - c'est Pierre Mongin, 51 ans, son directeur de cabinet à Matignon, son ancien condisciple de l'ENA, mais aussi un ancien complice d'Edouard Balladur, ramené dans le giron chiraquien par un Villepin magnanime. Le "fils" - qui le vouvoie - c'est Bruno Le Maire, 37 ans, son conseiller politique, le disciple préféré de la Villepinie.

D'un côté, un homme de main, un préfet qui connaît par coeur les rouages de la machine administrative. De l'autre, un énarque normalien à la tête bien faite, qui lui sert de punching-ball politique et idéologique.

Chaque dimanche donc, ce trio atypique vient exposer à Jacques Chirac ou à son directeur de cabinet, Frédéric Salat-Barroux, la nouvelle étape de leur plan de reconquête d'une majorité séduite par les sirènes du sarkozysme. Leur feuille de route : délivrer la France de la tentation de la "rupture" et de l'abandon du modèle social cher au gaullisme, dont ils se réclament. Leur obsession secrète : se débarrasser de Nicolas Sarkozy.

Malgré le CPE, malgré l'affaire Clearstream, malgré la chute vertigineuse dans les sondages de MM. Villepin et Chirac, malgré l'impuissance à imposer à l'UMP le mariage Suez-Gaz de France - un dossier sans doute au menu du rendez-vous du dimanche 18 juin - le président croit-il encore au "plan B" que ce trio lui a fait miroiter ? "Il y a entre Chirac et Villepin une symbiose, une communauté de pensée, une filiation gaulliste, une fidélité à ce que nous sommes", assure Pierre Mongin.

Fort de cette confiance, jusqu'ici renouvelée, les trois hommes préparent ensemble toutes les décisions : le CNE, le CPE, le patriotisme économique, l'état d'urgence, la gestion du conflit de la SNCM, toutes les initiatives des douze derniers mois sont le fruit de leurs réflexions.

"UN CÔTÉ PONT D'ARCOLE"

"J'avoue, au départ j'ai été séduit", admet un conseiller ministériel, passé depuis dans le camp Sarkozy. "Ils ont tenté tous les trois la carte du volontarisme politique, en rupture avec l'approche "rad-soc" de Chirac, il y avait l'ambiance, Villepin était sympathique, ouvert, il y avait un côté Pont d'Arcole, bref tout ça était assez excitant."

Jusqu'à ce que l'échec du CPE révèle l'inefficacité de la méthode. "Il leur a manqué la capacité d'écoute", analyse un ministre. "Dans le domaine des affaires sociales, il y a un rituel, des règles de concertation, un théâtre qu'ils ont négligé", complète un ancien conseiller du ministère de l'emploi. "Villepin est autiste, Mongin brutal et Le Maire naïf", tranche un autre ministre. "Ce sont leurs personnalités réunies qui les enferment, aujourd'hui, dans leur schéma initial dont ils sont incapables de sortir", poursuit-il.

"Oui, on a voulu aller trop vite, on a eu tort d'utiliser l'article 49-3 pour accélérer l'adoption du CPE mais on a surtout manqué du soutien de notre majorité", corrige l'un des membres du trio.

L'épisode Suez-Gaz de France, où le groupe UMP a obligé le premier ministre à repousser la discussion d'une loi sur la privatisation de GDF, n'a fait que confirmer le diagnostic réalisé de part et d'autre. Côté Matignon, on vit désormais dans une logique de citadelle assiégée par une poignée d'élus UMP hostiles. "C'est d'une violence inouïe, on s'est fait cracher sur la gueule toute la semaine par notre propre majorité", soupire un conseiller du premier ministre. Côté majorité, on se méfie d'emblée de toute initiative labélisée Matignon de peur que, mal préparée, elle ne débouche sur un CPE "bis".

Même l'affaire Clearstream n'a pas mis fin aux ambitions politiques du premier ministre et à sa volonté de "proposer une vision politique très particulière en 2007", selon l'un de ses conseillers.

"LE SECRET : L'ENDURANCE"

Touchés mais pas coulés ! Avec ces trois-là, il ne faut pas se tromper : l'heure est toujours à la reconquête. "On va reprendre son souffle, on va retrouver le rythme d'avant", assure M. Le Maire. "Le secret de la réussite, c'est l'endurance", a déclaré M. de Villepin, vendredi 16 juin. C'est bien ce qui inquiète la majorité et le président de l'UMP, Nicolas Sarkozy : la propension à faire de la politique "hors sol", sans ancrage politique et sans légitimité populaire. De fait, dans la forteresse de Matignon, le trio se claquemure : "La légitimité, ce n'est pas forcément le suffrage. Il y a beaucoup d'élus qui ne représentent personne, auxquels aucun Français ne s'identifie. La légitimité, c'est de dire des choses que les Français comprennent, c'est de répondre à leurs préoccupations", explique l'un des trois, qui cite l'exemple de Ségolène Royal face aux "éléphants" du PS. En oubliant que cette dernière a tout ce qui fait défaut à Dominique de Villepin : un solide ancrage au plan local et de très bons sondages.

Qu'importe ! "Même si les Français traînent les pieds, lui est sûr de lui, il ne doute pas", confie Bruno Le Maire. "Il ne se préoccupe pas d'être aimé ou reconnu, il assume le fait d'avoir raison contre tout le monde, et il estime que c'est aux autres de le suivre", ajoute-t-il. S'agirait-il de la part du plus fidèle des conseillers d'un début de distanciation ou simplement d'une manière de se préparer à une future traversée du désert ?

Sources : Le Monde

Posté par Adriana Evangelizt

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