Nicolals et Cécilia sont dans un bateau
Nicolas et Cécilia sont dans un bateau
par Christophe Ono-dit-Biot
envoyé spécial à Cayenne, Saint-Laurent-du-Maroni et Madrid.
Alors que Ségolène Royal se laissait aller, jeudi dernier, à une fausse confidence sur un possible mariage polynésien avec François Hollande, le ministre de l'Intérieur, lui, sillonnait la jungle guyanaise et les allées du pouvoir à Madrid. L'occasion de conquérir quelques voix ultramarines, d'affirmer une stature plus internationale et, surtout, d'officialiser le retour à ses côtés de son épouse, Cécilia. Réfutant une course présidentielle à la « pipolisation », le ministre a tenu à s'expliquer. Reportage.
«Je vais vous dire une chose : les remarques, les commentaires, je suis tellement blindé que je m'en fous ! » Il le dit, Sarkozy, avec le ton d'Al Pacino dans « Scarface ». La mâchoire bronzée se crispe, la chaîne en or palpite dans le décolleté du Lacoste noir, la main fend l'air et le pied bat la mesure avec impatience sur la moquette de l'A319 ministériel qui vient de décoller de Cayenne. « Nous n'avons ni à nous exhiber ni à nous cacher, reprend-il en avalant une deuxième compote de fruits que certains journalistes ont prise pour de la confiture pure, et je n'ai aucune maîtrise sur les photos qu'on fait de nous : il n'y a que quand Paris Match veut retirer Raymond Devos de la couverture et nous mettre à la place que je téléphone et que je dis : ne recommencez pas ! Vous le savez très bien, tout cela n'est qu'une histoire d'argent. Qu'on se fait sur nous, parce que les journaux savent qu'ils vont vendre. »
Purger l'affaire. Raconter l'histoire une bonne fois pour toutes et surtout, surtout, « ne pas s'excuser » d'être vu, photographié, filmé, ou décrit dans la presse avec celle qui, officiellement, a repris place dans sa vie en débarquant à ses côtés sur le tarmac de la base aérienne de Cayenne, le jeudi 29 juin à 8 h 45. « En Italie, les paparazzis nous traquent depuis des bateaux. Ailleurs, il suffit qu'on aille acheter des chaussures pour que ça devienne une séquence... Mais je n'en fais pas un drame : la séquence est une conséquence tellement epsilonesque par rapport à ce que nous avons décidé pour nous, et pour notre fils Louis ! » Troisième compote de fruits. Les journalistes n'en reviennent pas de la fougue, de la passion qui imprègnent ses propos. Le ministre vient de se mettre à nu, pour la première fois depuis très longtemps, lui qui avait dit : « je ne médiatiserai plus ma vie privée. » Mais quand l'un d'eux se risque à parler de « couple star », façon « Kennedy à la française », ou encore de « couple politique », le voilà qui hausse les épaules pour lui faire comprendre qu'il n'a rien compris... « L'histoire entre Cécilia et moi, tranche-t-il, est tout sauf une histoire politique : il se trouve que j'ai une vie, comme vous, et que je la vis, comme vous. » Son épouse, elle, ne dit mot. Elle se repose dans la chambrette ministérielle de l'Airbus. D'ailleurs, a-t-elle besoin de parler, après cette folle journée en couple dont les caméras et les objectifs photographiques auront partagé, et goulûment, la moiteur et le glamour amazoniens ?
Des scènes de choix, il faut dire. D'anthologie, même, de ce que peut être devenue, en quelques années, la vie politique française. Cécilia et Nicolas dans l'hélico, casque antibruit sur la tête, découvrant avec ravissement le tapis émeraude de la forêt primaire qui se déploie sous leurs pieds. Sous l'oeil d'une caméra de France 3 embarquée avec eux, elle écrit un mot, de son index, sur sa main à lui qui lui caresse le genou. Il répond par un « je t'aime » muet, qu'elle peut lire sur ses lèvres, pendant que Yann Arthus-Bertrand, l'invité du ministre, shoote ce bonheur vu du ciel. Version baroudeur, maintenant : Cécilia et Nicolas, en bottes de plastique et Ray- Ban, foulant un site de chercheurs d'or clandestins, sous la haute surveillance des fusils à pompe de la police et les regards sauvages de 300 garimpeiros guettant de la forêt. Le sol est crevassé, l'eau marron pullule de caïmans, la morsure d'un serpent ne vous laisse que quatre heures de vie. Nicolas dit à Cécilia de faire très attention, et l'aide du mieux qu'il peut. « Si je tombe, je tomberai sur toi », répond-elle, tandis que les militaires détruisent une pompe à l'aide d'un explosif dont les flammes filent vers le ciel comme un feu d'artifice tiré en leur honneur. Ambiance Venise tropicale, enfin, dans la pirogue « Liberté » qui les emmène, couleurs françaises déployées triomphalement au-dessus de leur tête, à la rencontre d'une patrouille fluviale franco-surinamienne sur les eaux du mythique Maroni. Et puis ce cri du coeur, alors que son ami Léon Bertrand, ministre du tourisme et maire de Saint-Laurent, lui tend un totem taillé dans un vigoureux bois de bobo : « La preuve que j'aime beaucoup la Guyane, c'est la présence à mes côtés de Cécilia. »
C'est à se demander si cette incursion de douze heures dans les marches tropicales de la République n'a pas été organisée rien que pour cela... Quel peut être le lien, après tout, entre l'amour de la Guyane et Cécilia Sarkozy ? La vérité, pourtant, est plus simple, car c'est un message subliminal pour qui connaît un peu sa chronologie sarkozyenne. En juillet 2003, alors que l'orage conjugal était encore loin, ils avaient tous deux vogué sur le Maroni en pirogue. « Les images vous étonnent, mais ce sont les mêmes qu'il y a trois ans », assure un proche du ministre agacé par les commentaires qui fusent sur ce dispositif dramaturgique. « Tout est comme avant, c'est tout. Maintenant, il ne faudrait quand même pas oublier qu'il vient ici pour parler d'immigration clandestine et d'insécurité. »
C'est vrai. Et il y en a eu, des discours. Sur la « guerre déclarée aux trafiquants », sur ce « Kärcher » qu'on lui reproche et qu'ici les « Guyanais voudraient pour eux aussi parce qu'ils ont compris, eux, ce que je voulais dire ». Oui, il y en a eu. Des confidences, aussi. Sur son grand-père, qui lui parlait d'« avenir », sur le fait qu'il veut « être l'homme de l'outre-mer », sur Ségolène Royal, qu'il appelle désormais la « dame politique du PS », sur le retour de Lionel Jospin, qui, après avoir dit qu'il quittait la vie politique, paraît « inquiet que ça soit la politique qui le quitte ». Et puis sur l'« inattaquable » expert en enfants sans papiers Arno Klarsfeld dont le ministre revendique le choix car il est « bien mieux que Marine Le Pen ». Oui, il y a bien eu tout cela. Mais ces annonces, ces mesures, ces confidences n'ont-elles pas été occultées par l'omniprésence de Cécilia à ses côtés ? Et pourquoi voudrait-on se fâcher quand les journalistes le prennent comme un message à transmettre à ses adversaires politiques, à la France entière ?
Car, après la Guyane, il y aura eu Madrid. Un autre de ces week-ends à deux, après Londres et Venise, où politique et vie privée en arrivent à se confondre. Un autre de ces week-ends à deux où, pour reprendre le mot d'un de ses conseillers, il ménage la « chèvre et le chou ». Madrid, la ville d'origine de Cécilia. Madrid, où l'on a pu la voir entrer dans le bureau de l'homologue espagnol de son mari, au ministère de l'Intérieur. Et puis à ses côtés, encore, au restaurant Lucio, pour retrouver son cousin Ruiz Gallardon, le maire de Madrid, José Maria Aznar, tous deux avec leur femme... Même à Zapatero, qu'il rencontrait samedi au palais de la Moncloa, Sarkozy aura parlé de son épouse, ajoutant fièrement qu'elle était avec lui, et qu'ils avaient prévu d'aller voir l'exposition Picasso au Prado.
« Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures, finit par lâcher un conseiller. Nicolas est transparent. Les émotions le traversent et ça se voit. Il n'est pas comme Villepin qui sourit pour sourire, même quand le ciel lui tombe sur la tête. Son aventure, il la vit avec la France en direct, par médias interposés, mais avec sincérité. Si, après, des enjeux financiers se greffent à ça, si ses concurrents le jalousent et veulent lui coller au train en se "pipolisant", ce n'est pas sa faute. Lui, il est juste heureux de partager ces moments avec elle. »
« On a écrit des tas de choses sur moi, on m'a fait passer pour un fou, confie d'ailleurs le ministre dans l'habitacle bois-cuir de son véhicule après son entrevue avec le chef du gouvernement espagnol. Et d'ailleurs, on écrit ce qu'on veut. Mais moi aussi, je suis libre, et je ne négocierai pas ma vie privée contre ma vie politique, même si, dans ce que je fais, il y a moins d'impudeur que d'ouvrir la porte d'une maternité quand on est Ségolène. La politique est en déficit total d'authenticité, et les Français, après tout, veulent savoir qui ils élisent. Plus le temps passe, moins j'ai de tensions internes : tout est vrai là-dedans, et je ferai de moins en moins de compromis avec ce que je pense, avec ce que je vis. »
La voiture s'arrête devant la porte dorée du Ritz espagnol et son téléphone sonne. C'est Cécilia, et il va falloir s'y faire. Pour eux deux, et pour les autres. Partout, en France, on dirait bien que les dernières barrières sont en train de craquer entre vie privée et politique. C'est peut-être pervers, mais c'est comme ça. On élit des hommes, on élit des femmes, on élit des désirs. Verra-t-on Ségolène en paréo ?
Sources : Le Point