Sarkozy : le péril jeune
Sarkozy : le péril jeune
par Hervé Algalarrondo
Sa piètre popularité, notamment chez les 18-24 ans, inquiète ses proches. Après Marseille et son grand show, entre Johnny et Doc Gyneco, la question reste posée : comment aimer les jeunes quand on déteste à ce point la jeunesse... et notamment la sienne
Il y a longtemps que Johnny Hallyday ne joue plus les vedettes américaines. Pourtant dimanche dernier à Marseille, à l'occasion de la clôture de l'université d'été des jeunes de l'UMP, notre vénérable monument national a accepté d'être cantonné dans un second rôle. Jean-Claude Gaudin, en parfait M. Loyal, était au micro. La salle, frémissante, attendait son champion, le président de l'UMP, quand le maire de Marseille a lancé : «C'est l'ami de Nicolas Sarkozy, je vous demande d'accueillir Johnny Hallyday.» Lunettes et tee-shirt noirs, veste blanche, le chanteur s'est sagement installé au premier rang de l'assistance sans prononcer un mot.
Face au péril jeunes, la rupture - pour le coup c'en est une - de son lien avec la jeunesse, Nicolas Sarkozy a abattu à Marseille une carte maîtresse : le soutien de l'ex-« idole des jeunes », certes vieillissante - 63 ans - mais censée faire l'unanimité chez tous les Français. Jusque-là les candidats à l'élection présidentielle attendaient la dernière ligne droite pour afficher leurs appuis parmi les peoples. Mais pour Sarkozy il y a urgence. La percée de Ségolène Royal a mis en évidence une grosse faiblesse : sa piètre popularité chez les jeunes, en particulier les 18-24 ans. Les chiffres sont sans appel. Dans le dernier sondage Sofres, la précandidate socialiste recueille 43% des voix de cette classe d'âge, contre seulement 23% au précandidat UMP. «Le déficit de Sarkozy est particulièrement important chez les jeunes filles», note Brice Teinturier, le directeur des études de la Sofres. Même écart, au second tour cette fois, dans la dernière enquête CSA : 60% pour Ségolène, 40% pour Nicolas. A eux seuls, ces chiffres expliquent que la présidente de la région Poitou-Charentes fasse globalement jeu égal, avec le ministre de l'Intérieur.
A l'UMP, le discours officiel se veut rassurant : il n'y aurait pas péril (jeune) en la demeure. Pour une première raison : la droite a toujours eu un problème avec la jeunesse. Sauf Jacques Chirac, en 1995, à l'occasion de sa campagne sur « la fracture sociale ». «Et encore, tempère Frédéric de Saint-Sernin, le M. Sondages de l'Elysée, présent à Marseille, quand on a analysé les résultats, on a constaté que les chiffres de Chirac chez les jeunes étaient moins bons que ne l'annonçaient les enquêtes d'opinion.» La droite est habituée à vaincre sans le secours des jeunes. Et s'affiche d'autant plus sereine qu'ils votent peu : «50% d'abstentions chez les 18-24 ans», souligne le même Saint-Sernin.
Mieux : il ne manque pas de proches du président de l'UMP pour penser que celui-ci n'est pas le candidat de droite le plus mal placé chez les ados. Patrick Devedjian remarque : «Son nom à consonnance étrangère symbolise la France d'aujourd'hui, qui est diverse. Son côté self-made man séduit les nouvelles générations.» Et Devedjian de pointer que le nombre d'adhérents de l'UMP chez les adolescents est en forte progression. Y compris chez les beurs et les blacks. «Etre jeune et de droite n'est plus un tabou», s'est félicité dans son discours Fabien de Saint-Nicolas, le président des jeunes UMP. D'où la conclusion d'un conseiller de Sarkozy : «A Marseille, nous n'avons pas lancé une opération reconquête. Nicolas a saisi l'occasion de cette université d'été pour faire un discours thématique sur la jeunesse, comme il en fait, et en fera, sur tous les sujets.»
Il n'empêche, derrière ces propos rassurants l'inquiètude est réelle. «N'y a-t-il pas un risque d'une mobilisation des jeunes contre Sarkozy, de voir naître un mouvement tout sauf Sarkozy?», s'interroge Laurent Hénart, ancien secrétaire d'Etat à l'Emploi. Officiellement, le ministre de l'Intérieur pâtirait surtout de sa casquette de premier flic de France. «Les jeunes n'ont jamais aimé la police», note un député UMP. Mais bien sûr, au-delà, il y a les déclarations controversées sur «la racaille » et «le Kärcher». Les sarkozystes préfèrent ne pas s'y attarder. Mais là encore les chiffres sont formels : les jeunes n'ont pas du tout apprécié ces propos, les plus tranquilles se déclarant solidaires des incendiaires au nom d'une solidarité générationnelle sous-estimée par Sarkozy.
Un député UMP, sous couvert de l'anonymat, va jusqu'à poser cette question iconoclaste : «Si Nicolas comprend si mal les jeunes, n'est-ce pas parce qu'il ne les aime pas?» Vraie question. Commençons par noter que Sarkozy a détesté une jeunesse : la sienne. Il y revient en ouverture de son dernier livre, « Témoignage ». «Ce n'est pas un secret : je n'ai pas la nostalgie de l'enfance. J'ai attendu avec tant d'impatience de devenir adulte, d'être libre. Enfin libre.» De son enfance, il garde un sentiment d'humilation. Il habitait Neuilly déjà, mais sa mère, divorcée, avait des moyens très inférieurs à ceux des parents de ses camarades. Ce n'était pas la misère, loin de là, mais il conserve un souvenir amer, par exemple, du saumon fumé sous cellophane dont sa famille devait se contenter et dont la vue le dégoûtait presque.
Entré très tôt en politique, ce sentiment d'humiliation ne l'a pas lâché. D'emblée, il a révélé son formidable appétit, voulant tout, tout de suite. Mais que de fois s'est-t-il entendu répondre : «Tu as le temps, tu es jeune... » Ainsi en 1986, quand, déjà maire de Neuilly, il a dû faire tapisserie, aux élections législatives qui ont eu lieu à la proportionnelle, parce qu'il était le plus jeune de la bande à Pasqua. Et que dire de la rage qui l'étouffait à chaque fois qu'un de ses mentors, Pasqua, puis Chirac, puis Balladur, arbitrait en faveur de la proposition d'un autre conseiller alors que Sarkozy a eu très tôt la conviction de voir plus juste que les autres. Comme il a été heureux, en 1995, d'avoir enfin 40 ans ! Comme il a été heureux, dix ans plus tard, de doubler le cap de la cinquantaine ! Enfin, il était le boss !
Tout au long de ses années d'apprentissage, il a récusé les discours lénifiants sur la jeunesse. Il y est revenu dimanche dernier, à Marseille : «Je veux dénoncer ici le jeunisme, cette idéologie qui dit à la jeunesse qu'elle n'a que des droits et que tout lui est dû. C'est faux.» Il n'a jamais aimé qu'on s'apitoie sur les jeunes, qu'on leur donne toujours raison. Lui s'est battu pour s'en sortir. «On ne rend pas service à la jeunesse en l'enfermant dans «la culture jeune», s'est-il exclamé à Marseille. Je veux que la société vous permette de devenir des adultes. » Peut-on aimer réellement les jeunes quand on déteste à ce point la jeunesse ?
Curieusement, il n'y a qu'une catégorie de jeunes dont il se sent proche : les jeunes issus de l'immigration. On le sait : Sarkozy est un français de la première génération, son père était hongrois et son grand-père maternel un juif de Salonique. Dans « la République, les religions, l'espérance », paru en 2004, il a tressé une véritable ode aux musulmans de France, à «leur jeunesse, leur volonté de réussir, leur créativité : il y a beaucoup de dynamisme dans cette communauté, beaucoup de nouveauté. Il n'y a pas d'usure». Se présentant presque comme un beur hongrois, il invitait tous les jeunes Français de la première génération, qu'ils soient d'origine africaine ou européenne, à secouer une France sclérosée.
Cette main tendue n'a pas été saisie. Pis : au moment des émeutes dans les banlieues, Sarkozy s'est raidi, retrouvant les réflexes classiques de la droite. Aucun sondage ne permet aujourd'hui d'apprécier le jugement des jeunes issus de l'immigration sur le ministre de l'Intérieur. Mais il est très probablement encore plus négatif que celui des autres jeunes. Les textes de Sarkozy sur l'immigration n'ont rien arrangé. Aussi les sarkozystes ont-ils décidé d'un traitement spécifique à destination des blacks et des beurs : la présence de Doc Gyneco. Ne serait-ce que pour contrer un début d'« effet Thuram », le défenseur de l'équipe de France de football, qui dénonce la «sarkoïsation» des esprits.
Que retenir pour le reste de cette adresse marseillaise aux jeunes de France ? Au-delà de citations nombreuses et de mesures pas toujours originales - comme l'instauration d'un service national -, le message du président de l'UMP peut se résumer ainsi : Jeunes, suivez mon exemple ! Faites comme moi, décarcassez-vous ! A qui se référait-il, en effet, en conseillant à ses auditeurs de «garder toujours l'envie de (se) surpasser, la volonté de faire de (leur) existence quelque chose de grand et de fort». A qui pensait-il en assénant, sous un tonnerre d'applaudissements : «Tout est possible pour ceux qui le veulent.» Par des mesures ponctuelles, on peut aider les jeunes. Mais Sarkozy en est intimement convaincu : c'est d'abord aux jeunes de s'aider eux-mêmes en voulant plus que les autres.
Paradoxal, ce discours de Marseille : avec le jeunisme, le président de l'UMP a dénoncé l'influence de Mai-68, qui aurait conduit «à une inversion des valeurs». A cause de Mai-68, a-t-il par exemple déploré, «on explique aux professeurs que pour enseigner les mathématiques à Paul il faut d'abord connaître Paul plutôt que les mathématiques». Pourtant, son discours avait lui-même une inspiration soixante-huitarde. L'un des principaux slogans des « enragés » n'était-il pas «La Révolution, c'est je» ? Le sarkozysme, c'est je, je, je, a-t-il une fois de plus démontré en commençant nombre de ses phrases par ce pronom personnel et en mettant son exemple en exergue. Après Marseille, on ne sait toujours pas si Nicolas Sarkozy aime vraiment les jeunes, mais on a une nouvelle confirmation qu'il aime beaucoup l'adulte qu'il est devenu.
Sources : Le Nouvel Observateur
Posté par Adriana Evangelizt