VILLEPIN, la foi en son destin

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Une belle analyse qui plaira, je l'espère, à Marianne... l'inconditionnelle.

Villepin, la foi en son destin

par Jacqueline Bacqué

C'était il y a quatre ans, juste après le premier tour de l'élection présidentielle. Jean-Marie Le Pen s'était qualifié pour le second tour, provoquant un choc dans le pays, mais aussi une certitude : face à la menace du Front national, Jacques Chirac était désormais assuré d'être réélu. A droite, il fallait donc, déjà, préparer la suite.

Dominique de Villepin invita à déjeuner Jean-Pierre Raffarin, au restaurant Lapérouse, un de ces beaux établissements sur les quais de la Seine. Le premier était secrétaire général de l'Elysée. Le second, président de la région Poitou-Charentes, n'était encore qu'un compagnon de route des chiraquiens. Personne, en ce début de printemps 2002, ne l'imaginait avec certitude premier ministre, sauf... Villepin. Le secrétaire général parla sans ambages à son invité. "Ce sera toi qui iras d'abord à Matignon, asséna-t-il. Ensuite, ce sera moi..." Villepin ne s'attarda pas, ce jour-là, sur la signification de cet "ensuite" pour son interlocuteur. Il n'évoqua pas l'usure implacable que provoque la fonction la plus exposée de la Ve République. L'impopularité presque mécanique. Ces mouvements sociaux, dont il fait aujourd'hui lui-même l'expérience, avec des milliers de jeunes qui manifestent contre son CPE. Et toutes ces vérités dont Jacques Chirac lui rebattait les oreilles depuis des années : "C'est le poste le plus épouvantable en politique", "on n'y a jamais le temps de penser" et, dans une de ces formules qui ont fait la légende chiraquienne, "à Matignon, les emmerdements volent en escadrille"...

Tout se passa pourtant exactement comme annoncé. Jean-Pierre Raffarin fut nommé à Matignon quelques jours plus tard. S'y usa en trois ans. Et laissa la place à Dominique de Villepin. D'où ce dernier avait-il donc tenu ce scénario ? D'une promesse du président de la République ? D'une croyance forcenée en son propre destin ? De la connaissance intime de ses rivaux pour le poste ? Ou bien de sa certitude que lui, l'homme de confiance, parviendrait à imposer comme une évidence sa nomination au chef de l'Etat ?

Neuf mois ont passé depuis son installation à Matignon. En bras de chemise dans son bureau entièrement redécoré des statues africaines et des tableaux d'art contemporain qui le suivent depuis plusieurs années, l'élégant premier ministre cherche ce qu'il pourrait dire sans déflorer tout à fait les secrets de l'histoire.

"Ces choses-là ne sont jamais dites à l'avance, et le président ne m'a parlé de Matignon que quelques semaines avant de m'y nommer, affirme-t-il enfin, mais on peut analyser les circonstances et observer les tempéraments. Admettons que c'est ce que j'ai fait."

Depuis treize ans qu'il est dans les cercles étroits du pouvoir, Villepin a vu quatre premiers ministres se débattre à ce poste. Edouard Balladur, Alain Juppé, Lionel Jospin et Jean-Pierre Raffarin. Peu de chose lui a échappé de leurs difficultés politiques ou personnelles, de leurs rapports complexes avec l'Elysée, du choc de leurs ambitions avec les aléas de l'opinion. Il parle de ses prédécesseurs comme le ferait un expert en management. Mais sa conception de Matignon est aussi la somme de leurs expériences.

De son ami d'autrefois, Alain Juppé, il a en tout cas gardé cette vision centralisatrice du pouvoir qu'ils avaient élaborée ensemble, en 1995. Ses ministres existent à peine - exception faite de Nicolas Sarkozy - et s'en plaignent parfois. Toutes les annonces lui reviennent. Il les laisse souvent seuls lui déblayer le terrain. Aucun ne peut se permettre - exception faite, encore, de Nicolas Sarkozy - d'émettre la moindre réserve à l'extérieur, sous peine d'être durement rappelé à l'ordre. Si on le lui dit, il balaie la comparaison d'un revers de main. Il sait ce que certains députés ont longtemps soufflé dans son dos : "Villepin ? c'est Juppé avec des cheveux !" Mais, au détour de la conversation, il clôt la comparaison clairement : "Je ne serai pas un premier ministre droit dans ses bottes qui n'écoute personne !"

C'est à la fois vrai et faux. A l'intérieur de Matignon, les débats sont effectivement très libres. Certes, le premier ministre peut renvoyer dans les cordes n'importe lequel de ses conseillers, mais chacun peut donner son avis sans difficulté. Villepin se fiche éperdument des convenances, il peut même apprécier qu'on lui résiste. C'est si rare... Cette liberté-là s'exerce pourtant en vase clos. Ou plutôt hors des relais classiques de la concertation. Les syndicats ont en effet appris en regardant Dominique de Villepin, le 7 novembre sur TF1, son choix de permettre aux jeunes d'entrer en apprentissage dès 14 ans.

Dans l'affaire du CPE, ce fameux contrat destiné aux moins de 26 ans, le premier ministre a mis pareillement les partenaires sociaux devant le fait accompli. La loi du 4 mai 2004 oblige pourtant à une négociation avec les syndicats avant toute modification législative en matière de droit du travail, et Jacques Chirac a toujours fait du "dialogue social" le leitmotiv de ses mandats. Mais Villepin juge que l'émiettement des syndicats français leur a ôté beaucoup de force et de légitimité. Il y a donc bien eu des réunions, des coups de fil, des déjeuners du conseiller social de Matignon, Louis-Charles Viossat, avec le patron de FO, Jean-Claude Mailly, celui de la CGT, Bernard Thibault, ou de la CFDT, François Chérèque. Mais jamais un mot ne leur a été dit du CPE. "Ce n'est que le dimanche 15 janvier, raconte le secrétaire général de la CFDT, que Villepin m'a expliqué tranquillement que, le lendemain, il annoncerait le CPE. J'ai eu beau le mettre en garde, lui affirmer que nous ne laisserions pas les jeunes seuls dans la rue, les choses étaient déjà bouclées."

Même chose pour la fusion Suez-GDF. Chérèque raconte encore : "Le samedi soir, en sortant d'un match de rugby, j'ai appris la nouvelle à la radio. Quelques minutes plus tard, Matignon m'appelait pour me l'annoncer. Je leur ai fait remarquer : décidément, vous n'êtes pas guéris..."

C'est que Villepin considère que le temps presse. Et qu'il peut s'adresser directement aux Français. Arrivé à Matignon au lendemain du non à la Constitution européenne, il juge que la fusion Suez-GDF, qu'il a montée comme un Blitzkrieg avec son ministre de l'économie, Thierry Breton, répond à l'une des angoisses qui se sont exprimées sur l'Europe. "Le patriotisme social n'est pas du protectionnisme, jure-t-il, mais nous devons nous organiser dans une Europe qui privilégie le droit à la concurrence, alors qu'il faudrait créer de grands groupes européens." Et puis les élections successives n'ont-elles pas montré que les citoyens se défient désormais des élites, des médias, des élus ? On évoque les syndicats qui regimbent ? Il rétorque : "Il faut se concerter en marchant. Nous n'avons plus le temps d'attendre six mois une décision politique. Et puis que me propose-t-on comme alternative ? Rien ! Parce qu'on n'a rien fait depuis trente ans pour les jeunes et que je suis le seul à proposer une solution !"

Jacques Chirac s'inquiète parfois des fulgurances de son premier ministre. Le président peut bien apprécier la séduction et l'esprit de Villepin, il n'aime pas prendre de risques. Il craint par-dessus tout les déchirures d'un tissu social qu'il juge fragile. L'idée que les jeunes puissent manifester en nombre dans toutes les villes de France est la terreur de l'Elysée. Déjà, Jean-Pierre Raffarin avait dû s'y reprendre à dix fois pour le convaincre de ne pas payer les jours de grève aux enseignants, en 2004. Chirac imaginait déjà les longs cortèges de professeurs en colère...

Mais Villepin a gardé un certain ascendant sur le chef de l'Etat. Au départ, lorsqu'on évoquait devant lui le handicap d'être le premier ministre d'un chef d'Etat en fin de règne, Dominique de Villepin pouvait lever les yeux au ciel et s'agacer : "Eh, oui ! J'accumule toutes les difficultés !" Mais beaucoup l'ont aussi entendu noter cette vérité : "Raffarin est arrivé avec un Chirac à 82 %. Moi, avec un Chirac ayant perdu le référendum." Cela lui a valu notamment de démarrer à Matignon avec l'une des cotes de popularité les plus basses pour un premier ministre de la Ve République. Mais cela lui offre une certaine marge de manoeuvre vis-à-vis d'une présidence affaiblie. "Sous Raffarin, Matignon allait chercher les instructions à l'Elysée et les appliquait, résume l'un de ses conseillers. Nous, on décide, et on fait valider par l'Elysée."

"Chirac et Villepin ont surtout les mêmes considérations sur le temps, note le président de l'Assemblée nationale, Jean-Louis Debré. Chirac veut désormais aller vite car la fin de son règne arrive. Et cela rejoint la personnalité et le tempo politique de son premier ministre. L'un veut laisser une trace, l'autre creuser son sillon." Creuser son sillon en moins de deux ans est en effet une gageure. Mais le chef du gouvernement ne paraît pas l'oublier une seule seconde.

Depuis quand se prépare-t-il à assumer Matignon et à ce qui pourrait suivre ? Depuis la présidentielle de 2002, comme le laisserait supposer son déjeuner avec Jean-Pierre Raffarin ? Depuis son passage au ministère de l'intérieur, où il a commencé à réunir des groupes de travail afin d'élaborer un véritable calendrier de réforme ? Il a en tout cas soigneusement analysé les écueils que présente la fonction. Les risques de l'impopularité. L'énorme charge de travail qui risque à tout moment de vous submerger et qui a englouti bien des premiers ministres. "J'ai un parcours, une éducation personnelle, qui ont toujours été ceux de la crise. J'ai appris à avoir des repères mentaux", dit-il avec son orgueil habituel. Il veille donc à tout. A son mode de vie quotidien d'abord. Il s'est installé d'emblée dans l'appartement privé de Matignon, faisant transformer deux salons en chambres pour loger ses trois enfants. N'ayant pas de mandats locaux, il peut passer tout son temps à Matignon. Et s'il y perd en contact avec une terre d'ancrage, il y a gagné assurément en disponibilité.

Il assure trouver le temps de faire une demi-heure de gymnastique ou de course par jour, au moins : "Je me défatigue", dit-il en citant Napoléon. Peu d'heures de sommeil, "quatre heures me suffisent". En homme soucieux de sa séduction, il s'agace d'ailleurs que la presse puisse noter ses baisses de régime. Il assure au contraire qu'il garde du temps, pour écrire, aller parfois au cinéma sur les Champs-Elysées. Lui qui était un modèle de mondanités, lorsqu'il était secrétaire général de l'Elysée, a d'ailleurs conservé l'habitude de voir tout cet aréopage d'éditeurs, de patrons de presse, d'intellectuels, qui faisait son quotidien. Les médias et surtout la façon dont les Français les consomment sont savamment décortiqués. Un chat du premier ministre sur le site Internet de Matignon, pour lequel 7 000 questions avaient été envoyées, a été soigneusement analysé. Les notes de préfets notant que le CPE n'est pour l'heure jugé que comme une précarité supplémentaire ont fait l'objet d'une étude particulière. "Nous luttons contre la tyrannie de l'échec", assure la conseillère en communication de Matignon, Véronique Guillermo. Le premier ministre, lui, s'est longtemps agacé de voir sa caricature à la "une" du Monde, sous le crayon de Plantu, en poète échevelé aux vers de mirliton. Il s'applique au contraire au pragmatisme.

Juste avant d'être nommé, Dominique de Villepin avait d'ailleurs demandé conseil à Jean-Louis Debré sur la meilleure façon d'aborder les députés de sa majorité. "C'est bien simple, s'est-il entendu dire par le président de l'Assemblée, tu dois faire tout le contraire de ce que tu as fait jusqu'ici." Il s'y efforce. Cela n'a pas été simple. Ministre de l'intérieur, il avait fini par susciter l'animosité de bon nombre de députés et même de certains de ses collègues ministres, qui lui reprochaient "ses grands airs".

Les chiraquiens se souviennent encore avec effroi de ces premières réunions devant le groupe UMP, à l'Assemblée nationale, juste après sa nomination à Matignon, où il leur a fallu devancer le premier ministre pour convaincre les députés les plus hostiles de se lever pour le saluer. Le souvenir de la dissolution, l'amertume des sarkozystes étaient encore puissants. Ils le sont sans doute encore. Mais Villepin écoute désormais chacun ou feint avec talent de le faire, retient les prénoms, reçoit les élus par petites fournées. Certes, quand on leur demande ce qu'il a bien pu leur dire, ils sont bien en peine de répéter ses mots exacts : le discours villepinien reste un flot dont on ne retient généralement que le ton convaincu et la beauté du style. Mais il a su au moins se faire respecter.

Et ensuite ? Tous ceux qui ont été consultés sur sa nomination par Jacques Chirac ont souligné devant le président ce que celui-ci savait déjà : jusqu'ici, sortir de Matignon n'a jamais été un avantage pour concourir à l'élection présidentielle. Désormais, tous l'observent. Les députés, qui s'inquiètent déjà du déchirement fratricide qui pourrait l'opposer à Nicolas Sarkozy. Jacques Chirac, qui juge parfois que lui manquent vingt à trente ans d'expérience du terreau politique pour passer vraiment la rampe... mais note avec attention le travail que Villepin a accompli sur lui-même. Le premier ministre, lui, continue d'affirmer : "Il n'y a jamais d'arbitrage entre l'intérêt général et mon intérêt personnel. La campagne présidentielle n'est pas dans l'épure." Il veut bien laisser travailler pour lui quelques petits groupes d'experts, mais refuse de les cautionner. Un éditeur, pourtant, qui venait lui proposer de publier un de ses prochains ouvrages, a eu la surprise de le voir énoncer le plan détaillé d'un essai sur la France, sa place dans l'Europe et dans le monde. Avant de s'entendre dire tranquillement par le premier ministre : "Nous verrons au printemps 2006 si les circonstances politiques permettent de le publier. Pour l'instant, je suis mon calendrier."

Sources : LE MONDE

Posté par Adriana Evangelizt

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Publié dans Le Ministre

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