Comment Villepin manipule Chirac...

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Comment Villepin manipule Chirac

par Eric Mandonnet

Tenir ou reculer: le chef de l'Etat se trouve désormais en première ligne dans la crise du CPE. Le Premier ministre l'avait poussé à accepter cette réforme. Dans l'histoire singulière de leurs relations, il a déjà forcé la main du président à plusieurs reprises. Un cas de figure inédit sous la Ve République
C'est l'une des plus belles prises d'otage de l'histoire de la Ve République. Le scénario du contrat première embauche a été écrit à Matignon, et seulement transmis à l'Elysée. Dominique de Villepin a convaincu Jacques Chirac de la pertinence du CPE et passé outre la mise en garde que celui-ci, fort de son expérience, lui a aussitôt adressée, dès janvier. Le tempérament du Premier ministre, mélange de fulgurances et d'audaces mâtiné de certitudes, contraste avec celui du chef de l'Etat. Villepin a aussi des alliés dans la place élyséenne, soupçonnés de jouer sa carte plutôt que celle d'un président vieillissant.
Est-ce donc au chef du gouvernement que l'on doit l'arrivée, pour le moins inattendue, d'un nouveau Chirac ? Fait inédit en trente-neuf ans de carrière, le président n'a pas voulu, ou pas pu, céder aux jeunes. Le 24 mars, à l'issue du sommet européen de Bruxelles, il réaffirmait sa détermination, au point que ses propos ont failli remettre en question le tout premier contact officiel entre Villepin et les syndicats depuis le début de la crise. Au moins jusqu'aux grèves et aux manifestations de mardi, le chef de l'Etat refusait de reculer sur l'essentiel de la réforme. «Au contraire, il saisit toutes les occasions pour défendre le CPE», se réjouit Matignon.
«Le président ne peut pas me virer. Il ne pourra jamais. Il m'a introduit dans le saint des saints. Je sais beaucoup trop de choses. A l'extérieur du système, je deviendrais une bombe à retardement.» Dans La Tragédie du président (Flammarion), Franz-Olivier Giesbert rapporte quelques phrases hallucinantes de Dominique de Villepin, prononcées au cours de l'été qui suit la dissolution de 1997 - ou comment un homme réussit par à-coups à manipuler le président de la République. La semaine dernière, alors que la crise du CPE atteignait son apogée, un proche de Villepin confiait: «La position du président de la République est ferme et ne bougera pas. Il ne peut pas perdre son Premier ministre ni en changer.» Il annonçait aussi une intervention publique de Jacques Chirac en fin de crise, qui ferait œuvre de «réconciliation républicaine». Ainsi le sort du Premier ministre ne dépendrait-il pas du bon vouloir du chef de l'Etat - une première, hors période de cohabitation.
Cohabitation? Il est vrai que Matignon ne suit guère la politique préconisée par l'Elysée, pas plus que le Premier ministre ne sert de «bouclier» au président, comme le suggèrent l'esprit et l'usage des institutions. Depuis 2002, Jacques Chirac célèbre le dialogue social dans ses discours; il a même fait voter une loi sur le sujet. Les conditions de lancement du CPE ont réduit ses efforts à une mascarade verbale. Les deux têtes de l'exécutif travaillent en parfaite harmonie, ne cessent de répéter leurs entourages. Exact: devant l'incendie qui se propage, elles ne peuvent que se sauver ensemble ou brûler ensemble. Avec «Néron» (surnom donné à Villepin par Bernadette Chirac en 1997) à Matignon, le président a été contraint de jouer les pompiers. Après les imposantes manifestations du 18 mars, il a discrètement reçu Dominique-Jean Chertier. A l'ancien conseiller social de Jean-Pierre Raffarin, désormais directeur général adjoint de Safran, il a demandé de retisser quelques liens avec les syndicats - et l'a envoyé ensuite dans le bureau du Premier ministre. Mais il ne se désolidarise pas publiquement. «Au lendemain du référendum sur la Constitution européenne, le chef de l'Etat avait le choix entre l'action et l'inaction, avance un proche du Premier ministre. La désignation de Villepin répond à une logique: il crée de la dynamique, en étant toujours en mouvement.» C'est à Chirac, désormais poussé en première ligne, que revenait, cette semaine, le devoir de sortir de la crise.
Ce n'est pas la première fois que Dominique de Villepin, qui s'est présenté un jour comme le «sorcier» du président, force ainsi la main à Jacques Chirac. Leur histoire est faite de résistances vécues côte à côte, face à la «Balladurie» triomphante, à la «Jospinie» victorieuse ou aux affaires menaçantes. Cela crée des liens. Mais, entre l' «homme qui ne s'aimait pas» et celui qui «a une image de lui-même inaccessible» (dixit un chiraquien), la hiérarchie institutionnelle ne résiste pas toujours au choc des caractères. Hier entre le président et le premier de ses collaborateurs, aujourd'hui entre le président et le premier de ses ministres. «Une seule personne, à part sa fille Claude, peut se permettre de dire à Chirac qu'il fait une connerie: c'est Villepin», assure l'un de ses fidèles.
Il s'est donc toujours autorisé un comportement hors normes. «Si Dominique ne manifestait jamais de familiarité envers le chef de l'Etat, il faisait de la provocation, se souvient un ancien de l'Elysée. Il se pointait en retard à certaines réunions, obligeant Chirac à l'attendre.» Il arrive aussi à Villepin, comme pendant l'automne 2001, de lâcher en pleine discussion: «Qu'est-ce que je fais là si on parle d'intendance?», avant de s'entendre dire par le président: «Vous restez!» Tout aussi naturellement peut-il, en présence d'autres conseillers élyséens stupéfaits, agresser verbalement le vieil ami du chef de l'Etat Jérôme Monod, voire bousculer Jacques Chirac lui-même.
Il est un domaine particulier où le secrétaire général «a violenté le patron», selon le mot d'un collaborateur élyséen: celui des «affaires». «Dans les semaines qui ont suivi la divulgation de la cassette Méry sur le financement du RPR, se rappelle un témoin, il a lancé un jour à la face du président: “Reprenez-vous! Vous ne pouvez pas vous comporter de la sorte! ” Et il a quitté la pièce.»
«Le président ne peut pas me virer.[...] Je sais beaucoup trop de choses»
Le fol épisode de la dissolution, décidée par un quadrige (Jacques Chirac, Alain Juppé, Dominique de Villepin, Maurice Gourdault-Montagne), reste une preuve étourdissante de l'influence du secrétaire général de l'Elysée, d'autant qu'il n'est suivi d'aucune remise en question et se traduit même par une promotion. Un ex-conseiller du président avance une explication: «Si Villepin a un vrai ascendant sur le président, c'est parce qu'il est bardé de certitudes et toujours en initiative. Cela rassure un homme politique.» Quand cela ne l'affole pas…
Devenu ministre (des Affaires étrangères entre 2002 et 2004, puis de l'Intérieur), Villepin continue d'entretenir une histoire singulière avec le président. Pour le meilleur et pour le pire. Trois dérapages scandent l'année qui précède son arrivée à Matignon. En juillet 2004, sa réaction précipitée à la fausse agression du RER D entraîne l'Elysée dans l'erreur. A l'automne, le député Didier Julia rentre d'une expédition hasardeuse en Irak, après avoir tenté de récupérer des otages. Villepin, qui veut le faire entendre par la police dès son atterrissage, n'est pas suivi par Raffarin. Il se précipite chez Chirac: «Votre Premier ministre n'a pas de courage, il faut le changer!» Lors d'une discussion juste avant un Conseil des ministres, il fait part de son courroux à certains de ses collègues - «J'ai honte d'appartenir à ce gouvernement» - et irrite fortement Raffarin. Chirac, qui a été consterné par l'attitude de son ministre de l'Intérieur, joue la dédramatisation: «Ne t'inquiète pas, les convictions de Dominique ne durent pas plus de deux heures!»
En avril 2005, Villepin prend date pour l'après-référendum en réclamant, sur Europe 1, «une politique beaucoup plus volontaire, plus audacieuse, plus solidaire». «Je suis affligé», dira le président à Raffarin, tandis qu'il expliquera à un ami: «C'est désobligeant pour moi. Cela signifie que je n'ai plus de communication avec mon Premier ministre et que j'ai besoin d'un intermédiaire.» Si ses propos s'expliquent pour une part par la gestion des hommes telle que la pratique Chirac, ils prouvent autre chose: «Le président a sur lui le regard lucide d'un ami», note un proche. Mais c'était avant l'affaiblissement fatal de 2005 - affaiblissement de l'homme Chirac, atteint dans son physique, et de la fonction présidentielle, touchée de plein fouet par le référendum.
Car cette série d'incidents aurait pu avoir pour conséquence d'arrêter net l'évolution spectaculaire de la carrière politique de Villepin. Il faut se souvenir des propos de plusieurs fidèles de Jacques Chirac quand se profile un changement de Premier ministre, au début de 2005. «Si un président se laisse imposer un chef de gouvernement, c'est qu'il n'a plus d'autorité», prévient Jean-Louis Debré. «Appeler Villepin, c'est s'effacer, analyse un autre membre du premier cercle. Si Chirac avait trouvé qu'il constituait une bonne solution, il l'aurait déjà choisi.» Lionel Jospin avait annoncé lui-même sa nomination à Matignon en redescendant le perron de l'Elysée, un jour de juin 1997; Dominique de Villepin va faire plus fort: réussir à se nommer lui-même.
Dès 2002, il a indiqué à Jean-Pierre Raffarin qu'il lui succéderait. Au Quai d'Orsay puis, surtout, Place Beauvau, il se prépare. Apprend à connaître la société française, entretient ses réseaux, réfléchit au programme de ses «cent jours». Sauf que… le vendredi 27 mai 2005, il explique, effondré, à un ami que le président opte pour Michèle Alliot-Marie. Il ne s'avoue pas vaincu. Il profite d'une manifestation de partisans du non au référendum sur la Constitution européenne, organisée le soir du scrutin, pour agiter, dans les coulisses élyséennes, la menace d'une quasi-insurrection, à partir d'informations qui lui seraient parvenues Place Beauvau. «Il avait besoin du drame et, comme celui-ci n'existait pas, il l'a inventé», raconte un chiraquien.
«Si un président se laisse imposer un chef de gouvernement, c'est qu'il n'a plus d'autorité»
Au lendemain de la défaite du oui, lorsque de nombreuses voix, dans la majorité, poussent à la nomination de Nicolas Sarkozy, Dominique de Villepin est furieux: «Ce jour-là, il éructe contre les mouches qui changent d'âne», se souvient un présent. Reçu par Chirac dans l'après-midi, il repart sans connaître son sort - le président ne le rappellera que dans la soirée pour l'informer de sa nomination. C'est dire si son arrivée à Matignon fut tout sauf une évidence pour Chirac. Qui connaissait l'étendue de ses talents - ils sont nombreux et, pour certains, rares dans la classe politique - mais aussi la réalité de ses défauts.
A peine choisi, le nouveau Premier ministre retrouve son élan. Le chef de l'Etat ne croit pas à la possibilité d'un gouvernement restreint: «Plus on est dans la difficulté, plus on fait plaisir à tout le monde!» Villepin ne l'entend pas de cette oreille: il forme une équipe de 31 ministres, quitte à se passer de celui qui s'est le plus battu pour lui - son cousin, Frédéric de Saint-Sernin. Il ne peut toutefois pas agir à sa guise: comme Chirac lui impose Sarkozy, Villepin tente d'amadouer François Bayrou, pour avoir les deux chefs de parti sous son autorité. Il n'y parvient pas.
Pour un peu, le premier surpris par les débuts du chef du gouvernement sera… le président lui-même: il le reconnaît en privé, il est «épaté». De son côté, pendant l'été qui suit sa nomination, Villepin exalte la «forme de complémentarité» qui existe entre le chef de l'Etat et lui. «Les marges de manœuvre sont très supérieures, car il n'y a pas de suspicion: le président sait où je vais», confie-t-il alors. Si seulement… Le propre du villepinisme est précisément de surprendre, sinon de dérouter. Jacques Chirac téléphonait souvent à Alain Juppé pour l'inciter à manger et à grossir; à Jean-Pierre Raffarin, il conseillait de dormir; il ne peut que demander à Dominique de Villepin de se calmer. Mais ce dernier l'écoute-t-il pour autant?
 
Au tempérament des hommes s'est ajoutée la dégradation de la situation politique. Dans son fonctionnement même, l'Elysée a évolué. A Philippe Bas, «un intégriste de la fonction présidentielle», selon l'expression d'un membre de cabinet, a succédé au poste de secrétaire général un homme présenté comme «encore plus villepiniste que chiraquien», Frédéric Salat-Baroux. Les malentendus se font donc rares entre les deux maisons, sauf lorsque l'orgueil pousse l'hôte de Matignon à s'immiscer dans le domaine réservé du chef de l'Etat. Mais l'équilibre des institutions s'en trouve de fait modifié. Une situation qui porte un nom: cela s'appelle une fin de règne.
Sources : L'EXPRESS

Publié dans JACQUES CHIRAC

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