Rapport d'Hubert Védrine - 6ème partie
Dernière partie. Suggestion pour la politique arabe et africaine de la France. Dommage que Nicolas Sarkozy n'ait pas pris Hubert Védrine pour les Affaires Etrangères à cause des jérémiades de qui on sait.
RAPPORT POUR LE PRESIDENT
DE LA REPUBLIQUE
SUR LA FRANCE ET LA MONDIALISATION
6ème partie
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La politique étrangère française repensée
(suite...)
Trois autres sujets sont étroitement liés à notre positionnement par rapport aux États-Unis :
- la question de la sécurité. De deux choses l'une. Soit nous acceptons l'analyse de l'administration Bush : il y un terrorisme global contre les Occidentaux, les Israéliens et quelques alliés des États-Unis auquel on répond par une "guerre contre le terrorisme" qui reconfigure autour de ce seul but l'ensemble de la politique étrangère et de défense, en s'interdisant toute analyse du terrorisme (ex : conflit du Proche Orient) parce que l'analyser ce serait justifier l'injustifiable.
Ou au contraire, on se libère de ce simplisme dangereux qui a peut être renforcé la sécurité mais plus encore les risques, et on reformule une politique 1) qui offre le maximum de protection contre les opérations terroristes, 2) mais aussi qui prive petit à petit les terroristes islamiques de leurs meilleurs arguments de propagande et de recrutement (Proche Orient, Irak, Iran, situation intérieure des pays arabes), 3) et on n'en fait pas le seul problème du monde.
On ne fera pas disparaître les terroristes islamistes du jour au lendemain mais ils ne pourront pas non plus renverser les démocraties, ni même les régimes arabes. L'Islam "normal" modéré finira à la longue par les phagocyter, si les Occidentaux ne le gênent pas trop par leurs erreurs.
- la question des ADM, des Armes de Destruction Massive.
Les accords internationaux de non prolifération (nucléaire, bactériologique, chimique) doivent certainement être relégitimés, repensés et durcis. Mais ils ne pourront pas l'être par les Occidentaux sous leur pseudonyme habituel de "communauté internationale". Ils devront être vraiment négociés avec toutes les puissances d'aujourd'hui et de demain.
Etant donné que le recours au nucléaire civil va se redévelopper pour des raisons évidentes de besoin énergétique et de lutte contre l'effet de serre, il pourrait être créé une autorité mondiale chargée, non de lutter contre la prolifération du nucléaire militaire (il y a déjà l'AIEA), mais de garantir la sûreté des centrales. Cette autorité devra être dotée pour cela de pouvoirs supranationaux intrusifs de contrôle et d'inspection, jusqu'à l'arrêt des centrales
dangereuse, si nécessaire.
- la diplomatie transformationnelle.
Est-ce légitime, et réalisable, d'agir de l'extérieur pour transformer en démocraties les régimes non démocratiques ? Ce courant occidental déborde très largement le courant néo-conservateur (cf. la conférence sur la démocratie à Varsovie en 2000, les positions de beaucoup d'intellectuels français et l'inclinaison de l'opinion). Les mésaventures américaines en Irak (l'Irak nouveau devait être un exemple de démocratie irrésistiblement contagieux pour toute la région) devraient inciter à plus de prudence (ce n'est pas la démocratie qui fait problème, c'est le prosélytisme). La démocratisation devrait être traitée comme un processus souhaitable mais périlleux, et non comme une conversion aisée.
Nous avons besoin de nous doter d'une véritable doctrine d'encouragement à la démocratie, ajustée au cas par cas, sans relativisme ni néo colonialisme. Sans oublier qu'une ancienne puissance coloniale n'est pas la mieux placée.
Les principes en seraient :
- distinguer é-tablissement et ré-tablissement de la démocratie en tirant les leçons des expériences passées.
- ne pas confondre démocratisation des sociétés homogènes et hétérogènes.
- ne pas croire que l'application des techniques démocratiques (élections) suffit à implanter aussitôt la culture démocratique (respect de la minorité).
- distinguer processus interne de démocratisation et démocratisation par intervention extérieure.
- mesurer cas par cas avantages et inconvénients des ingérences externes.
- valoriser au mieux le potentiel de démocratisation propre à chaque pays.
Sans attendre l'instauration de la démocratie, que faire pour obtenir un meilleur respect des droits de l'homme par les autres ? Soyons francs, notre action peut être décisive dans un pays donné, à un moment donné, mais elle ne peut pas être «le» centre de notre politique. Ce qui en forme le cœur c'est notre sécurité. Mais il est également impossible, et pas acceptable, de mener dans nos sociétés une politique étrangère qui fasse l'impasse sur les droits de l'homme.
A nous de voir, au cas par cas, toujours en s'appuyant sur des demandes internes, ce que l'on peut obtenir, étape après étape. L'opinion ne demande pas, sur ce plan là, de vaines promesses, mais un engagement réaliste et continu.
C. Notre politique étrangère doit prendre la mesure des grands pays émergents.
A leur égard, notre action doit se situer à deux niveaux :
- au niveau de la France, une vraie politique chinoise par exemple : un monsieur Chine à l’Elysée dans la cellule diplomatique jusqu'aux échéances de 2008 et de 2010, un vrai investissement diplomatique et intellectuel sur l’Inde, le Brésil, etc…
- au sein de l’UE la pousser à bâtir un rapport de force globale avec chacun des émergents qui garantisse l'équilibre des coopérations et qui les convainquent qu’ils ont, eux aussi, intérêt à des règles économiques et à des normes environnementales (pour les normes sociales il faut s’appuyer sur les conventions de l’OIT sur les normes minimales).
Notre politique envers la Russie mérite une réflexion particulière. Quels sont nos intérêts ? Quels sont nos buts ? D'abord nous avons besoin d'elle, ou plutôt de ses ressources naturelles. Mais nous ne voulons pas qu'elle en abuse comme n'importe quelle grande puissance pour faire pression sur nous (quantité, prix). A nous de bâtir une politique européenne commune de l'énergie en surmontant les contradictions entre les 27 qui équilibre la relation. En sens inverse, la Russie est intéressée par les investissements, et les technologies occidentales. Cela nous donne un levier, mais nous avons nous-même besoin de ces contrats. D'autre part, de grandes entreprises –comme Gazprom- des banques et bientôt un fonds souverain, "fonds des générations futures" – peuvent vouloir entrer au capital d'entreprises occidentales, voire les acheter ce qui peut nous poser des problèmes de principe ou de sécurité. Il faut donc gérer ces intérêts croisés à la fois complémentaires, et antagonistes. Nous souhaitons par ailleurs que la Russie ait une politique étrangère pacifique et constructive envers nous et envers tous ses voisins. Mais justement, elle n'a pas la même conception de ses intérêts en Europe, dans les Balkans, le Caucase, ou l'Asie centrale que celle que nous voudrions qu'elle adopte. Et ses valeurs ne sont pas exactement les nôtres.
Mais comment influencer ce pays humilié par la décennie 1989/2000, qui s'estime "de retour" et défend à nouveau ses intérêts sans complexe, voire brutalement ? Est-il plus facilement influençable que, par exemple, les États-Unis, qui sont nos alliés ? A fortiori, si nous prétendons non seulement orienter sa politique étrangère plus dans notre sens mais peser dans le sens d'une démocratisation plus rapide et plus réelle de la Russie. C'était une illusion, de penser qu'après mille ans de despotismes variés la Russie puisse devenir d'emblée, par la seule grâce de la chute de l'URSS, une démocratie occidentale. Elle deviendra progressivement plus démocratique, mais jusqu’à maintenant Vladimir Poutine n'a jamais en moins de 70 % de popularité.
Nous aurons donc affaire pendant une assez longue période de transition à une Russie différente à laquelle il faudra résister tout en coopérant avec elle sur des sujets bilatéraux, européens et globaux. Défendre nos intérêts et lui dire franchement ce que nous pensons, c'est faisable.
D. Enfin deux questions récurrentes ces dernières années : nos politiques arabes et africaines.
Renoncer à la "politique arabe" de la France serait une concession inutile à une partie de la presse américaine et à la droite israélienne. Cette politique a été parfois critiquable mais a été plus souvent encore caricaturée. Que dire alors de la politique arabe de Georges W. Bush, ou de celle du Likoud? Une politique arabe n'est pas choquante "en soi". En revanche, la notre doit être clarifiée et reformulée en tenant compte du fait qu’une approche "arabe" globale est
impraticable : ces pays sont en désaccords sur trop de sujets. Mais avoir des relations fortes avec chaque pays arabe en particulier, à déterminer au cas par cas, s'impose à nous au Maghreb comme au Proche Orient. Une approche "méditerranéenne" peut renouveler l'exercice surtout si on peut individualiser la Méditerranée occidentale, malgré l'inexistence regrettable de toute entité maghrébine.
Mais la politique arabe a surtout été présentée par ses contempteurs comme synonyme de complaisance envers des régimes arabes despotiques et anti-israéliens. Rien de fatal à cela. Les pays arabes ne sont pas dispensés par exception de l'effort de modernisation et de démocratisation attendu dans le monde entier, et qu'espèrent leurs propres peuples. A l'inverse ce serait peu glorieux de notre part de nous montrer plus exigeants envers un pays arabe qu'envers la Chine ou la Russie sous prétexte que ce pays serait francophone, plus proche, et en principe plus vulnérable à nos pressions. Peut être faudrait-il tenter d'inscrire l'ensemble de nos relations avec les pays arabes (nous, et l'Union européenne) dans un "partenariat pour la modernisation politique et économique", dans lequel les pays arabes auraient un rôle plus grand, des vrais partenaires, que celui qu'ils avaient eu dans la genèse de Barcelone ? Ce qui
supposerait qu'ils soient associés à sa conception ce qui n'avait pas été le cas du "Grand Moyen-Orient" de l"'administration Bush, tentative mort née de donner un sens à l'aventure irakienne. L'Union de la Méditerranée en projet pourrait en être le cadre. N'oublions pas cependant qu'ils ont d'autres partenaires que nous et qu'ils ne vivent pas dans l'attente de nos propositions.
La politique arabe, c'est aussi bien sûr la question palestinienne. Il est tout à fait faux de dire, au moins depuis le voyage de Mitterrand en Israël en mars 1982 que la politique française au Proche Orient est "déséquilibrée". Simplement depuis Mitterrand à la Knesset, voire avant avec Giscard, elle n'a cessé de dire que les Israéliens ne seraient pas en paix ni en sécurité tant qu'ils n'auraient pas résolu correctement la question palestinienne et accepté un état palestinien dans les territoires occupés, et évacués. Cette position n'a jamais gêné un Rabin, un Shimon Peres, un Barak, les travaillistes, en général le camp de la paix, plusieurs grands médias israéliens, de nombreuses personnalités et même la grande opinion israélienne qui en accepte la nécessite comme les sondages le montrent tous depuis des années. En revanche, cette position française prémonitoire et claire a été longtemps une cible facile pour tous ceux qui, en Israël et ailleurs, refusant le principe même d'une restitution des territoires, récusaient toute négociation, tout négociateur, et essayaient de discréditer tous les soutiens extérieurs à un État palestinien. Il est vrai aussi que, juste sur le fond, la position française a été trop souvent à l'égard d'Israël (entre autres) énoncée de façon désagréable, sermonneuse et donneuse de leçons.
On peut juger révoltante la situation faite au peuple palestinien, -elle l’est- et de surcroît absurde sur le plan des intérêts de sécurité occidentaux, européens et israéliens. On peut être convaincu des perspectives formidables que créerait un règlement viable de ce conflit pour les Israéliens, les Palestiniens et tout le Proche Orient, et donc aussi pour nous. Cela ne justifiait pas que toutes nos relations avec Israël se ramènent à une désapprobation. Israël est un pays
démocratique et pluraliste. Le débat y est vif. Les échanges franco-israéliens qui se sont développés à partir de 2003, de "société civile" à "société civile", après que le gouvernement de 2001/2202 ait été injustement accusé d'être indifférent aux actes antisémites commis dans certaines banlieues, ont été une bonne chose.
De toutes façons, la France a pu dire des choses fortes, justes et courageuses sur ce conflit, mais elle n'a jamais été en mesure de résoudre le problème à la place des protagonistes directs – israéliens, palestiniens -, des Américains ou des Arabes. Mais elle a intérêt à ne pas admettre le sophisme répandu sur le caractère prétendument marginal de ce conflit et à rester présente
et disponible. En effet rien n'envenime plus la relation Islam/Occident que le statu quo au Proche Orient, d'autant que tous les éléments d'une solution acceptable sont connus.
La France a également intérêt à garder une politique africaine.
Les tentations d'abandon se fondent sur de mauvais arguments ; il n'est que de voir, a contrario, l'engagement croissant en Afrique de la Chine et des États-Unis. La solution dite "d'européanisation" ne peut être que partielle, ou alors c'est un leurre et une démission : il n'y a pas de volonté à 27 pour mener une vraie politique africaine, tout juste une politique d'aide très conditionnée, ce qui ne répond plus au besoin à l'heure où l'Afrique, elle aussi, utilise les opportunités de la globalisation ; il vaut mieux travailler à faire converger les politiques africaines de ceux qui en ont une : France, Grande Bretagne, Portugal, Espagne, Italie, peut être Allemagne, Commission. Notre politique africaine doit être repensée dans son ton, son style, ses méthodes.
La meilleure façon d'y parvenir serait de nous mettre réellement à l'écoute des Africains et qu’une commission bi partisane leur demande ce qu'ils attendent aujourd'hui de la France et de l'Europe, et de reformuler ensuite clairement avec eux nos objectifs, notre stratégie, notre politique.
La question des moyens, des instruments, de l'organisation ne sera qu’effleurée ici.
Des propositions nombreuses et précises ont été faites depuis dix ans pour réformer, renforcer, revigorer à tous les niveaux (Elysée, Matignon, Quai d'Orsay, Défense, Bercy)les structures et les méthodes de pilotage de notre politique étrangère, de notre politique commerciale, de notre politique culturelle, etc… Mais plus qu'une question de structures c'est une question de prise de conscience, d’état d’esprit, de mobilisation, de comportements, et de moyens.
La mondialisation a crée une interdépendance à la fois généralisée et non maîtrisé entre 192 états et d'innombrable acteurs multilatéraux ou non étatiques. Etant donné qu'il n'y a quasiment plus aucun problème qui ne se négocie à deux, trois, dix vingt sept, cent cinquante, cent quatre vingt douze, et qu'un grand pays comme la France est engagé à tout moment dans des négociations difficile avec des dizaines de pays ou d'organisations dans tous les domaines, notre capacité à analyser les positions des autres pays ou acteurs, à anticiper leur évolution, leurs alliances, leurs désaccords, à évaluer les possibilités de compromis, à saisir les
moments opportuns, bref à anticiper et à négocier, est donc vital.
La France a besoin d'un grand ministère des affaires mondiales. Il existe : c'est le ministère des affaires étrangères (et, pour les questions financières, la direction du Trésor). Les directions spécialisées des ministères sont utiles. Mais il faut une vigie centrale, une tour de contrôle. Pour toutes ces raisons il est absurde de rogner en permanence sur les moyens de ce ministère qui ne consomme pas plus de 1,30 % du budget de l'État et utilise moins de 1% de ses effectifs globaux. Le rapport coût-efficacité est donc excellent ! Il faut au contraire le consolider et le conforter. Et s'il faut y faire une énième réforme, ce doit être pour le renforcer et réaffirmer son rôle interministériel.
* * *
En résumé : continuer à avoir notre propre politique étrangère, repensée et reformulée, forte et intelligible, est un des éléments du sursaut français dans la mondialisation. Apaiser et régulariser une relation amicale mais non dépendante avec les États-Unis, réveiller l'Europe pour qu'elle devienne un pôle de puissance, se servir constamment de nos instruments de puissance et utiliser tous nos leviers d'influence, anciens et nouveaux, pour défendre nos intérêts et propager nos idées. Anticiper, être inventifs. Au total, veiller aux intérêts des français, prévenir les clashs qui menacent entre civilisations où entre puissances, faire un monde vivable et plus équitable.
FIN
ANNEXE II
RAPPORTS SUR LA MONDIALISATION
Inventaire non exhaustif des rapports récents qui contiennent des analyses utiles et des propositions sur ce que doit faire la France et l’Union européenne dans la mondialisation
- Jean Pisany Ferry et Pierre Jacquet/Tubiana, septembre 2001 pour le Conseil d’Analyse Economique « Gouvernance mondiale »
- « Organiser la politique européenne et internationale de la France », rapport Lanxade, 2002
- Henri Nallet et Hubert Védrine « Pour un multilatéralisme efficace » Fondation Jean Jaurès, 2003
- Rapport Landau sur « Les nouvelles contributions financières internationales » septembre 2004
- « Réflexions et propositions sur l’organisation et le fonctionnement des services de l’état à l’étranger », rapport de Raymond François Le Bris, 2005
- Rapport Beffa : « Pour une nouvelle politique industrielle », janvier 2005
- Avis du Conseil économique et social « Vers une mondialisation plus juste », rapporté par Alain Deleu au nom de la section des relations extérieures et adopté le 23 février 2005
- Avis du Conseil économique et social « Enjeux sociaux et concurrence internationale : du dumping social au mieux disant social » rapporté par Didier Marteau, au nom de la section du Travail et adopté le 25 octobre 2006
- Rapport Gaymard sur la stratégie d’influence de la France dans les pays émergents, « Un Nouvel usage du monde », décembre 2006
- Rapport Camdessus : « Le sursaut, vers une nouvelle croissance pour la France », 2004
- Rapport Levy–Jouyet sur « L’économie immatérielle » février 2007
- Rapport Morand : « Mondialisation, changer de posture », avril 2007
Sources IRIS
Posté par Adriana Evangelizt