Rapport d'Hubert Védrine - 5ème partie

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Avant-dernière partie. Le volet politique étrangère de la France. USA, Proche-Orient, Afrique.

RAPPORT POUR LE PRESIDENT

DE LA REPUBLIQUE

SUR LA FRANCE ET LA MONDIALISATION

5ème partie

4ème partie

3ème partie

2ème partie

1ère partie

- 4 -


La politique étrangère française repensée


La France n'a donc pas moins besoin aujourd'hui, dans le monde global, d'avoir sa propre politique étrangère, et sa propre politique de défense, que pendant la guerre froide. Pendant celle-ci, tout en assumant loyalement ses obligations envers ses alliés au sein de l'Alliance Atlantique dans les moments de crise, elle avait estimé conforme à son histoire, à sa géographie, à ses intérêts et à ses idéaux d'user d'une certaine liberté de manœuvre à l'est et au sud. Elle s'en est bien trouvée, l'Europe et le monde aussi.


Depuis 1989/1990, le monde a changé en profondeur, mais en quoi ? Les analystes ne s'accordent pas à son sujet : forme-t-il un "monde plat", unifié par l'américano-globalisation et l’économie de marché, une "communauté internationale" partageant les mêmes valeurs universelles, un monde "uni" ou "multipolaire", le champ clos d'un inévitable "clash des civilisations", ou encore une civilisation prédatrice condamnée par son incapacité à restaurer à temps dans la biosphère les équilibres vitaux ? Un peu de tout cela sans doute.


Dans tous ces cas de figures, la France prendrait un grand risque en s'en remettant pour sa politique étrangère à une nouvelle sainte alliance occidentale génétiquement programmée pour affronter pour des raisons idéologiques, sécuritaires, énergétiques ou autres, les pôles non occidentaux, conduite par des États-Unis non influençables de l'extérieur et sujets à des accès d'aventurisme.


De la même façon, elle s'illusionnerait et s'affaiblirait gravement en s'en remettant à la problématique politique étrangère de la virtuelle Europe puissance se déterminant à la majorité des 27, bien intentionnée et bien peu puissante. Elle rognerait tous les aspects saillants de sa propre politique étrangère pour se conformer à une ligne moyenne. Elle y perdrait beaucoup en
influence et en sécurité. Et qu'est-ce que l'Europe y gagnerait ? On a vu par surcroît que le mouvement vers l'intégration politique est durablement stoppé, voire qu'il va atteindre son terme ultime à 27. Quels que soient les mérites du futur Haut Commissaire, il en résulte que la France va devoir continuer à mener sa propre politique étrangère comme elle l'a fait depuis le milieu des années soixante.


Naturellement, la France est un pays occidental, allié des États-Unis et elle partage avec les autres pays occidentaux le trésor de la démocratie et des droits de l’homme, ce qui ne signifie pas que ni elle, ni eux, ne détiennent la formule magique pour leur propagation dans le monde. Mais cela ne veut pas dire qu'elle ait exactement au même moment les mêmes intérêts que les autres démocraties, ni la même façon de les garantir.


Naturellement, elle est aussi un pays européen et son intérêt est que l'Union européenne soit l'expression d'États membres forts capables d'établir par le haut une synthèse ambitieuse de leurs intérêts et de leurs projets dans le monde, et non l'inverse.


Mais occidentale et européenne, elle n'en a pas moins ses intérêts propres, ses conceptions. Autant, pour retrouver confiance en elle dans la mondialisation, la France a besoin d'un sursaut psychologique, d'une révolution mentale et d'un rejet du défaitisme, appuyée sur des initiatives politiques fortes et des politiques innovantes, autant, en politique étrangère et en défense, la France, ne doit surtout pas baisser les bras.


Mais que doit-elle changer ?


A. Notre politique étrangère ne doit pas être poursuivie à l’identique.

Ce n'est pas parce que beaucoup d'appels à la "modernisation" de notre politique étrangère et de défense sont des appels à la normalisation atlantiste ou européiste qu'il n'y rien à moderniser. Cette politique est à réinventer constamment. N'oublions pas cependant que, depuis la fin de la guerre froide, deux présidents de la République (ainsi que sept ministres des Affaires étrangères et huit ministres de la Défense) se sont employés à cette modernisation et qu'un troisième s'y attaque énergiquement. Monde global, problèmes globaux, nouveaux acteurs, etc. Tout cela n'est déjà plus tout à fait nouveau. Qu'en est-il aujourd'hui?


Changer de ton.


D'abord, aussi surprenant que cela puisse paraître, alors que notre pays sort tout juste d'une longue période de doute sur lui-même, et qu'il s'est sous-estimé comme une puissance "moyenne", il continue d'être perçu comme "arrogant" dans une grande partie du monde. Bien sûr ce reproche, ancré dans une histoire et des comportements déjà anciens, est utilisé par les pays qui veulent nous dissuader de prendre des initiatives, mais cette perception est répandue au-delà.


Comment la corriger sans raser les murs ? Deux exemples.


Aussi sincères que nous le soyons en le disant, faut-il sans arrêt rappeler que la France est la "patrie des droits de l'homme" ? D'abord, historiquement, la Grande Bretagne (l'Angleterre, plutôt) et les États-Unis pourraient le revendiquer tout autant. Ensuite à quoi sert de répéter cette formule (même si ponctuellement elle peut être vraie, ou émouvoir) et créer des attentes
puisque nous ne disposons pas d'une formule magique qui nous permettrait d'obtenir que les droits de l'homme soient respectés en Chine, en Russie, dans le monde arabe, en Afrique, etc. et que nous ne cesserons pas d'acheter du gaz aux Russes, du pétrole aux Saoudiens et de vendre nos technologies aux Chinois ? Davantage de modestie serait plus conforme à la réalité et n'affaiblirait en rien, par ailleurs, nos efforts concrets pour les droits de l'homme.


Même remarque à propos de cette vocation "universelle" dont nous aimons nous réclamer. Qu'est-ce à dire ? Si nous avons des idées géniales pour améliorer le monde que personne d'autre n'a eu avant nous, l'univers s'en rendra compte et nous en saura gré. Si ce n'est pas le cas, pourquoi le proclamer par avance comme si cela nous était consubstantiel, au risque de nous exposer au démenti ou au ridicule ?


Il nous reste une révolution à accomplir dans nos mots, nos attitudes, notre ton, les modalités de nos annonces, nos "initiatives". Les médias audiovisuels qui, par nature, valorisent ou suscitent le spectaculaire et les pseudos nouveautés sont un facteur aggravant mais rien n'oblige à y céder et ils sont eux-mêmes un reflet autant qu'une cause. Entre l'excès de prétention et l'excès de sous estimation de soi, nous sommes passés par des extrêmes qui nous
handicapent. Il est temps de trouver notre équilibre.


Notre capacité d'écoute est insuffisante. Il sera de plus en plus difficile de décider entre nous seuls si nous devons conserver une politique arabe, une politique africaine, et laquelle, sans en parler avec les intéressés et sans les écouter longuement. L'idée « d'Union de la Méditerranée », avancée par le président Sarkozy est dans son principe un progrès quel que soit son issue : plutôt qu'une politique de l'Union européenne pour les Méditerranéens, des projets élaborés entre eux par les Méditerranéens.


Ce changement de ton concerne bien sûr les diplomates, mais en réalité c’est eux qui y sont le mieux préparer, tous ceux d'entre eux qui ont à négocier dans un cadre multilatéral, ONU, Union européenne, etc. l'ont intégré depuis longtemps et devraient diffuser plus leur savoir faire dans l'appareil d'État et dans la société. Les hommes politiques, les journalistes, les intellectuels en revanche en sont loin : ils parlent en vase clos, mais à l'extérieur c'est parfois
mal compris. Les gens de culture ont souvent la curiosité, et le goût de ce qui est différent. En même temps, ils sont pétris, comme les intellectuels, de l'idée que la France a vocation à se projeter sur le monde. Quand c'est le monde qui se projette sur la France, les Français ne s'y retrouvent plus. Il faut pourtant nous y faire.


Pour savoir comment nous sommes vus, tout négociateur français aurait intérêt à lire Charles Cogan "How to deal with the Grande Nation", interroger les patrons ou les directeurs internationaux des grands groupes français pour comprendre comment ils s'y prennent…

 
Re – responsabiliser les États.


Un des leitmotiv de la modernisation concerne les "nouveaux acteurs" des relations internationales. Mais qui ne sait, depuis le temps, que les états n'ont plus le monopole des relations internationales ? Qui ignore encore le rôle des grandes entreprises globalisées, beaucoup plus puissantes que bien des États, celui de la myriade d'ONG de toutes natures, l'effet de la médiatisation instantanée de tout sur les sociétés, les débuts d'un embryon de justice internationale ? Et aussi, bien sûr, la face noire de la globalisation : migrations incontrôlées, terrorisme global, pandémies facilitées, mafias transnationales, traites humaines, économie du crime ?


Il faut certes en tirer toutes les conséquences. Mais certains étaient tombés dans l'excès inverse. Les États n'ont plus le monopole, certes, mais ils conservent une responsabilité spécifique que personne d'autre n'exerce.

A trop répéter qu'un État, un pays, seul, ne peut plus rien, on en était venu à déresponsabiliser les gouvernements et à décourager les citoyens alors que le multilatéralisme suppose, pour être efficace, la coopération et l'engagement d'États forts au sein d'un cadre commun. Beaucoup d'ONG apportent une contribution irremplaçable au développement, à l'action humanitaire, à la défense des droits de l'homme ou de l'environnement, mais elles ne peuvent pas se substituer aux États, dans la plupart des cas d'ailleurs elles ne le veulent pas et c'est faire un contre-sens que de prêcher d'abord la société civile comme panacée dans certains pays où le gouvernement n'est même pas capable d'assurer un minimum de sécurité et de solidarité.


Autre exemple : autant il serait absurde de concevoir notre politique étrangère aussi bien bilatérales que globales, sans les grandes entreprises, autant il est sain de rappeler que les États ont des responsabilités globales et non spécialisées, qu'ils ne peuvent se concentrer sur ce qui est rentable, et que leur rôle ne se borne pas à rendre service aux grandes entreprises. D'ailleurs, la vague anti-État libérale, post gauchiste ou européiste, a atteint son paroxysme et commence à refluer.


On est gêné d'avoir à rappeler de telles évidences, mais la confusion des esprits, durant ces quinze à vingt dernières années, a été telle que c'est indispensable.


La prise en compte des autres acteurs par les politiques publiques doit être systématique, très en amont, sans confusion des rôles ni des responsabilités. Il ne peut y avoir, au sens propre du terme, de "diplomatie" parlementaire, régionale ou municipale. Seuls les gouvernements ont la compétence diplomatique et la capacité d'engager leur pays. Si l'on parle pour faire image de diplomatie économique, culturelle, humanitaire ou environnementale, ou autre, c'est toujours de diplomatie qu'il s'agit : l'art de la négociation. Celui-ci est devenu plus ardu dans un monde de 192 États (une dizaine au congrès de Vienne, 54 à la création de l'ONU) où tout se passe, presque instantanément, de façon publique, où le régime d'opinion attise en permanence sentiments et passions et rend plus difficile de garder une idée claire de nos intérêts fondamentaux et de faire admettre les nécessaires compromis. Dans ces systèmes médiatisés, l'exploitation des émotions publiques, leur canalisation ou leur instrumentalisation, tend même à devenir l'essence du politique. Henry Kissinger déplorait autrefois qu'Israël n'ait qu'une politique intérieure et pas de politique étrangère, ce qui l'affaiblissait. C'est quasiment devenu la norme. Malgré cela, la diplomatie demeurera l'art de trouver un arrangement entre intérêts contraires ou antagonistes, et d'éviter les affrontements.

L'État moderne doit avoir une vue d'ensemble de ces phénomènes, et créer en chef d'orchestre une synergie de toutes nos actions et interventions conformes à ses idées et à ses intérêts. Il doit animer, mais pas décider seul. Il n'y a pas à opposer politiques de puissance – qui restent largement pratiquées dans le monde quoique l'on croie en Europe – et politiques d'influence qui la continuent par d'autres moyens, sur d'autres terrains avec d’innombrables leviers. La pseudo panacée - tout miser sur l'influence par défaut de puissance - n'en est évidemment pas une, que ce soit pour la France ou pour l'Europe. D'un autre côté une politique moderne d'influence est indispensable. Elle doit être très active mais d’abord elle doit être pensée. Elle doit être globale (mettre à profit tous les éléments d'influence de l'arme nucléaire aux parfums, des fusées à la gastronomie du plus matériel au plus immatériel, de l’influence intellectuelle à l’intelligence économique). Elle se pratique déjà chaque jour. Elle doit devenir plus consciente. Elle doit être persévérante : c'est le contraire d'une politique de "coups", même si certains peuvent être utiles pour frapper l'opinion. Mais elle n'a aucune chance de donner de bons résultats sans le changement de ton évoqué plus haut. Veiller à nos intérêts dans les nombreuses enceintes multilatérales, anticiper très en avant des règlements, directives ou décisions qui s'élaborent par exemple au sein de l'Union Européenne pour que ces règles prennent en compte dès leur genèse nos intérêts, constituer des minorités de blocage, rassembler des majorités d'idées, valoriser notre image, conquérir les esprits : tout cela est
absolument contradictoire avec le fait de décréter que nos idées ont par nature une portée universelle ou de penser que nous pourrons bloquer in fine. Il va falloir choisir.


La puissance et la persévérance nourrissent l'influence, la prétention la mine. La classe politique devrait avoir le courage d'aller contre le goût de l'opinion et des médias pour les initiatives spectaculaires et sans lendemain, et mieux faire valoir son action de longue durée.

B. Inversement nous ne devons pas brader nos acquis dans les domaines diplomatiques, militaires, juridiques et culturels ou autres sur l'autel de la "modernisation", mais au contraire les valoriser.


C'est une chance extraordinaire pour nous de disposer de 158 ambassades et 17 représentations permanentes, de 97 consulats,’sans oublier les 15 000 Français fonctionnaires dans les institutions multilatérales même si c’est d’une autre nature) d'une présence militaire à l'étranger forte, d'une langue, d'entreprises performantes, d'un des deux grands systèmes juridiques existants et de tous nos leviers d'influence économiques et autres dans la mondialisation recensés dans la première partie. Certes tout cela évolue, doit évoluer.


 
 

 

Par exemple si la France menait une politique résolument atlantiste et otanienne elle pourrait aller plus loin sur le plan militaire dans la spécialisation des tâches et la mutualisation des charges. Elle pourrait coupler cette approche avec la mise en commun européenne (vieux serpent de mer !) des fabrications d'armement qui se justifie d'ailleurs en soi. Si elle veut garder sa propre politique, elle doit en revanche garder une large gamme de moyens, compatible, avec ceux de ses alliés mais sous sa responsabilité. En revanche, aucune évolution ne justifierait qu'elle liquide son réseau culturel, sauf à abandonner carrément le français à son sort !


Dans tous les cas, le réseau consulaire puis diplomatique devraient être repensés au sein de l'Union européenne.


La France a tout intérêt à conserver son réseau diplomatique. Dans le monde, qu'il faille le moderniser, le faire vivre, est une évidence et une pratique constante : multiplication des postes à effectifs réduits, ambassades régionales, ailleurs au contraire ouvertures ou renforcements ; et c'est encore plus vrai du réseau consulaire qui doit suivre la présence des français. Mais il ne faut pas le faire dans un esprit d'abandon, par fatigue mentale ou budgétaire, mais dans un esprit dynamique de présence renforcée auprès des émergents et des autres puissances qui vont compter.


L'indifférence des élites françaises au sort du français, et de la francophonie – mis à part les spécialistes -, est un scandale et une absurdité. Manifestation, sans doute, d'une sorte de déprime nationale et de faux modernisme, se préoccuper du français leur paraît une obsession de vieilles barbes, le comble étant atteint dans les milieux économique globalisés où le snobisme, en plus de l'efficacité pratique, s'en mêle. Ni les Espagnols, ni les Russes, ni les Arabes, ni les Chinois ni les Allemands entre autres ne sont aussi désinvoltes avec leur propre langue. Si l'américain était sérieusement menacé, les États-Unis n'hésiteraient pas à adopter des lois Tasca/ Toubon! La France est le seul pays qui a la chance de disposer d'une langue de culture et de communication et qui s'en désintéresse, sauf institutionnellement. Le résultat en 40 ans est là. Naturellement l'objectif à atteindre est que tous les français comprennent et parlent l'anglais, et que le plus grand nombre possible de français maîtrisent une troisième langue. Ce n'est pas contradictoire, au contraire.


Nous devons aussi conserver notre extraordinaire réseau de lycées français, nos 144 centres et instituts culturels (en élargissant le public touché) les 283 alliances françaises, trouver la formule optimale pour le rayonnement de notre audiovisuel extérieur, réaugmenter le nombre et le montant nos bourses, redevenir un pays où se forme en français ou en anglais une partie des élites du monde, garder un levier d'aide au développement, conserver des coopérants techniques, devenir beaucoup plus performants au niveau des appels d'offre internationaux.


Il ne s'agit pas de tout faire, mais de ne pas céder à la lassitude historique d’être nous-mêmes, et d'être cohérents.


C. Clarifier, changer de ton, ne brader aucun de nos acquis qui sont des atouts pour demain : mais pour quel contenu pour notre politique étrangère et de défense ?


La redéfinition de notre politique étrangère excède les limites de ce rapport et d'ailleurs le président de la République a déjà fixé pendant la campagne électorale et depuis, lors de la conférence des ambassadeurs, les orientations. Il a parlé, décidé, agi, ainsi que le ministre des Affaires Etrangères. Néanmoins la question peut être posée, là aussi au-delà de l’actualité : qu'est-ce qui doit être modifié, ou non, dans notre politique ?


Le préalable est de repartir d'une vision moins chimérique et plus réaliste du monde global d’aujourd’hui.


L'opinion semble s'être à la fois convaincue, à tort, du déclin de la France, et habituée à ce que la politique étrangère consiste pour l'essentiel à aider les peuples victimes de tragédies ou à faire des discours généreux comme si nous trônions hors d'atteinte, sur une sorte d'Olympe, et que nous puissions nous consacrer presque exclusivement aux malheurs des autres par gloriole ou tradition ou sincère compassion.


Il n'en est rien. Les Occidentaux sont certes encore dominants mais ils ne représentent qu'environ un milliard d'êtres humains sur les six milliards et demi d'habitants de la planète, proportion appelée à baisser encore avec le "choc démographique" en cours. Au moment même où l'on prédisait sa fin, l'histoire – des autres ! – s'est remise en marche. Les pays émergents émergent pour de bon. Ils ne cherchent pas seulement à entrer de plain pied dans l'économie globale de marché mais aussi à retrouver la place géopolitique qui leur revient. Les excédents commerciaux chinois, les multinationales chinoises, indiennes, russes ou brésiliennes (les fameux BRIC), les fonds "souverains", ne sont qu'un signe avant coureur de la gigantesque redistribution des cartes qui nous attend. Derrière les grands émergents, une bonne dizaine d'autres puissances surgit déjà créant un monde multipolaire instable et concurrentiel. Le rapport de forces au sein de l'OMC – on ne peut rien nous y imposer, mais nous ne pouvons plus rien y imposer – en est une préfiguration. La compétition va s'accroître férocement autour des sources d'énergies fossiles (sauf percée scientifique majeure) et des voies d'acheminement (voir la stratégie pétrolière et maritime chinoise) et entre capitalismes concurrents. La dégradation de notre environnement, c'est-à-dire en fait des conditions de survie de l'espèce humaine a déjà commencé à générer des tensions internationales.


Tous ces problèmes ne se dissolveront pas dans une croissance écologiquement prédatrice à deux chiffres, quoi que qu’espèrent les dirigeants chinois. Penser, comme l'administration Bush, que le maintien d'une supériorité militaire absolue suffira à préserver nos intérêts est irréaliste. Elle en a apporté elle-même la preuve. Se convaincre, comme les Européens modernes que des discours sur les droits de l'homme, l'exemplarité de nos normes et des partenariats avec tout le monde constitue une réponse suffisante l'est tout autant.


Ce n'est pas manquer d'humanité que d'estimer qu'une politique étrangère réaliste doit d'abord se préoccuper d'assurer à moyen et long terme notre sécurité géopolitique, stratégique, économique, écologique.


Ce qui n'exclut en rien, au contraire, comme nous devons le faire de toutes façons en tant que membres du conseil de sécurité, du G8 et autres, de contribuer de la meilleure façon possible à la résolution des problèmes du monde. La France a, à cet égard, une expérience, une créativité et un savoir-faire tout à fait particuliers. Mais pas en faisant comme si nous n'avions
pas d'intérêts vitaux à défendre, et que des idéaux universels.


Ainsi pour corriger l’illusion d'optique qui s'est installée à partir des meilleurs intentions sur le multilatéralisme, nous devons agir le plus efficacement possible dans le cadre des institutions internationales où les états essaient de coopérer avec un maximum d'efficacité, pas attendre que la « communauté internationale » mythique le fasse à notre place.


Sans passer en revue tous les volets de notre politique étrangère, cinq grandes questions méritent d’être évoquées dans ce rapport : notre politique européenne, nos relations avec les États-Unis et notre attitude envers les priorités de leur diplomatie, notre politique envers les pays émergents, notre politique arabe, notre politique africaine.

A. Notre politique européenne.


Elle doit prendre acte de la stabilisation de l'intégration (au stade du traité simplifié) qui laisse ouverte la poursuite de la construction européenne.

Elle doit obtenir malgré les oppositions de principe, l'indispensable débat sur les frontières logiques et souhaitables de l'Union. Contribuer à l'élaboration de nouvelles politiques à 27 (énergie, environnement, recherche, migrations), d'une politique économique de croissance écologique concertée dans la zone euro. Inspirer d'autres projets gouvernementaux à géométrie variable. Poursuivre la clarification de ce qui relève de la politique extérieure et de
sécurité commune de l'Union c'est-à-dire la partie commune des politiques étrangères des pays européens qui en ont une, et ce qui continuera à relever des états membres tout en étant harmonisé (ex : France et Grande Bretagne en Afrique). Pousser l’Union à se penser comme une puissance faute de quoi elle ne sera même pas un pôle dans le monde multipolaire en formation,
à construire des rapports de force intelligents avec les grands pays émergents.


B. Nos rapports avec les États-Unis.


Il sera difficile en réalité de sortir de la formule "amis, alliés, pas alignés". Amis du peuple américain. Alliés dans l'alliance et donc partenaires le plus souvent possible. Mais pas alignés sur la politique américaine du moment. Si nous oublions un de ces trois volets, la réalité nous y ramènera. Ces relations comportent d'ailleurs une seule difficulté sérieuse : comment gérer les
inévitables désaccord lorsqu'ils s'en présentent : en les théâtralisant ou en les maîtrisant ? Cette dernière attitude est préférable, mais il faut être deux pour cela, anticiper constamment, ne pas réagir à chaud, se concerter.


Quels problèmes peuvent surgir entre la France et les États-Unis dans la période qui est devant nous? Jusqu'à l'élection du nouveau président, en novembre 2008, les États-Unis peuvent-ils encore nous placer devant des choix difficiles ? Oui, dans trois domaines.


1) en intervenant unilatéralement en Iran, ce que le président Bush est tout à fait en mesure de décider, (même si ce n'est plus très probable),

 
2) en accélérant sans débat le projet de bouclier anti missile en Pologne et en République tchèque sans tenir compte du mécontentement et des contre propositions russes et des interrogations en Europe,


3) en nous demandant, au motif que le président Sarkozy est perçu comme un ami, de les aider en Irak et en Afghanistan au-delà de ce que nous voudrions faire.

Dans quels domaines les choses pourraient –elles s'améliorer ?


1) au Proche Orient (Israël/ Palestine) si Mme Rice, qui essaie de sauver du discrédit l'administration sortante, réussit à prendre le contre-pied de ce qui a été fait depuis l'arrivée au pouvoir de George W. Bush, et si la conférence sur le Proche Orient convoquée à l'automne par le président Bush relance un processus.


2) sur le climat ou le président Bush, non seulement ne nie plus le problème, mais annonce des initiatives.


3) sur l’OTAN si l’administration sortante se montre plus ouverte au printemps 2008.


Cela dit, est-ce avec cette administration – même si elle devient plus disponible - qu'il faut essayer de bâtir quelque chose de nouveau et de solide ?

Un meilleur schéma serait sans doute :

- une coopération pragmatique, au cas par cas autant que possible, avec l'actuelle administration jusqu'à fin 2008, sans relance des contentieux. C'est le qui est fait, et au-delà, depuis mai 2008.

- l’élaboration avec Mme Merkel et Gordon Brown, et les autres Européens, pendant cette année 2007/2008 d'une position sur ce que les Européens attendent des États-Unis : une vraie alliance entre partenaires et l'acceptation d’un pôle européen de défense plus fort dans l'alliance ? Une vraie concertation sur les projets de système défensif ? Une autre politique au Proche et au Moyen Orient ? Un engagement dans le post Kyoto ? La présidence française au second semestre 2008 juste avant le changement d’administration à Washington favorise ce scénario. Il y a là un moment à saisir, une formidable opportunité pour la France et pour l’Europe.

- la coordination au premier semestre 2009 des rencontres des grands leaders européens avec le nouveau président des États-Unis.

- une concertation européenne sur un sommet spécial de réforme de l'OTAN au printemps 2009.

LA SUITE ET FIN

Posté par Adriana Evangelizt

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Publié dans Hubert Vedrine

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