Rapport d'Hubert Védrine - 4ème partie

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Ici il est question entre autres de l'atlantisme et de l'OTAN...

RAPPORT POUR LE PRESIDENT

DE LA REPUBLIQUE

SUR LA FRANCE ET LA MONDIALISATION

4ème partie

3ème partie

2ème partie

1ère partie

II

Faut-il changer de posture dans notre politique étrangère et de défense ?

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L'interrogation sur notre position dans le monde globalise porte aussi sur notre politique étrangère d'autant que les changements spectaculaires intervenus depuis vingt ans dans la géopolitique du monde alimentant une contestation sourde contre cette politique qui serait "dépassée", sans que soit clairement précisé ce qui, au juste, est "dépassé". Il est donc important d'en analyser la nature, et les motivations des propositions de modernisation et de  les évaluer.


En premier lieu l'affirmation fréquente selon laquelle il règne en France un large consensus sur la politique étrangère n'est plus que superficiellement vraie, même si l'habitude perdure de répéter qu'il y a un consensus. L'absence de désaccord frontal droite/gauche dans ces domaines semble accréditer cette thèse : on serait bien en peine de caractériser globalement "la" politique étrangère de la gauche ou "la" politique étrangère de la droite, tant le débat idéalisme/réalisme, la détermination des parts respectives de la défense des intérêts économiques ou de sécurité, et des droits de l'homme dans notre politique étrangère passe à l'intérieur de chaque formation politique comme de chaque gouvernement de gauche ou de droite. A chaque question clé : jusqu'où faut-il intégrer l'Europe ? Jusqu'où faut-il élargir l'Europe ? Faut-il continuer à avoir une politique arabe, ou africaine, et laquelle ? Faut-il, ou  non, prendre des initiatives pour la paix au Proche-orient ? Faut-il une autre politique méditerranéenne et en quoi consisterait-elle ? Peut-on être les alliés des États-Unis sans être obligés de s'aligner sur eux ? Peut-on mieux les influencer ? Peut-on bâtir un rapport de forces avec les pays émergents ? Faut-il forcer les pays non démocratiques à se démocratiser ? Sans oublier toutes les crises aigues, les réponses variées sont contradictoires, tant au sein de la gauche que de la droite, on a eu des preuves multiples ces dernières années.

Qu'ont à l'esprit ceux qui militent pour une remise en cause du positionnement diplomatique de la France ? On pourrait penser que cela ne va pas jusqu'à contester le vrai fil conducteur de la politique étrangère de la Vème République – qui est précisément que la France doit avoir sa propre politique -. Et pourtant deux courants de pensée distincts ont oeuvré ces dernières années dans ce sens, de cette révision et l'un des deux garde toute son ambition. Ils se sont nourris contre la politique étrangère de la France de déconvenues inévitables, de maladresses ponctuelles montées en épingle, de tel ou tel geste, démarche ou silence contestable de tel Président ou de tel ministre. Ils ont mis l'accent tous les deux sur la nécessaire "modernisation " de la politique étrangère et de défense de la France (à cause des nouvelles menaces, des nouveaux acteurs etc.). Mais ils voudraient obtenir plus sa réorientation en profondeur, voire sa normalisation. Il s'agit des courants européistes d’une part, et atlantiste/occidentaliste d’autre part.


Bien sûr toute politique étrangère française comporte une très importante composante européenne, une composante atlantique, du fait de notre alliance avec les États-Unis et une dimension spécifique. Mais cette politique ne sera pas du tout la même selon les proportions respectives de ces trois dimensions, et selon celle qui sera jugée prioritaire. Ce choix fondamental pour notre avenir mérite d'être explicité, et débattu.

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L'option fédéraliste européenne


Le courant fédéraliste européen est le premier de ces courants.

Il se présente plutôt comme "intégrationniste". C'est à son propos qu'est de plus en plus souvent employé le terme "européiste", pour le distinguer d'un courant beaucoup plus large, pro-européen, mais qui veut aller moins loin dans l'intégration. Les européistes ont longtemps prétendus être les seuls vrais "européens", taxant d'anti-européens les non intégrationnistes. Cette prétention n'a pas survécu aux référendums de 2005 et à leurs suites. Il y a plusieurs façons d'être "européen".


Avec de bonnes raisons et de louables intention ce courant avait milité au lendemain de la seconde guerre mondiale pour le dépassement des États nations, par définition archaïques, égoïstes et dangereux, leur politique étrangère y compris, comme les deux guerres mondiales étaient censées l'avoir montré et la construction d'une Europe très intégrée. Il a inspiré au moins deux générations d'élites, même s'il est toujours demeuré minoritaire dans le grand public.


Politiquement le centre en a été longtemps l'incarnation. La droite française s'est ralliée à la construction européenne en espérant que naîtrait ainsi une "Europe puissance", sous leadership français. Désespéré sous de Gaulle, un peu plus à l'aise sous Pompidou, le courant intégrationniste a repris espoir sous Valéry Giscard d'Estaing (avec l'élection du Parlement européen au suffrage universel, plus qu'avec l'institutionnalisation du Conseil européen). Et surtout sous Mitterrand avec la relance de la construction européenne au Conseil européen de 1984, la nomination de Jacques Delors à la tête de la Commission et jusqu'en 1995, avec cet extraordinaire leadership européen à trois, avec Helmut Kohl, qui a conçu Maastricht et a réussi à le faire ratifier. C'est dans ces années-là que la gauche, dans son immense majorité déjà pro-européenne par anti-nationalisme, s'est mise à son tour à croire à "l'Europe puissance" et plus encore à une improbable "Europe sociale", qui réconcilierait ses divers objectifs. En même temps, enhardi par ces avancées et la perspective d'une monnaie unique dont il attendait un choc politiquement fédérateur, le courant fédéraliste redevenait très ambitieux.

La fuite en avant institutionnelle des années qui ont suivi Maastricht – traité d'Amsterdam, traité de Nice, Convention, traité "constitutionnel" – est la résultante de deux forces. D'une part la volonté de presque tous les États membres, à commencer par l'Allemagne et la Grande Bretagne, d'élargir aussi vite que possible pour différentes raisons l'Union Européenne aux
anciens membres du pacte de Varsovie libérés par la fin de l'URSS ce qui nécessitait un nouveau traité ; et d'autre part la volonté des forces fédéralistes (Commission, Parlement européen, médias proches de la Commission, journalistes français, allemands et italiens, think tanks spécialisés, milieux économiques) de donner à chaque fois aux nouvelles institutions un caractère plus intégré, y compris pour la politique étrangère, en attendant "la prochaine étape" carrément fédérale.


Ce retour en arrière est indispensable pour comprendre pourquoi, pour les tenants de cette thèse, pendant cette quinzaine d'années, ce qui concernait la politique étrangère et de défense française, sa définition, sa conduite, son adaptation paraissait de moins en moins important. Puisque la diplomatie française était vouée à se fondre un jour dans une politique étrangère européenne commune (en oubliant au passage la distinction fondamentale entre "commune" et "unique"), puisque c'était souhaitable et inéluctable, pourquoi s'accrocher à des traditions ou zones d'influences dépassées (francophonie, Afrique, monde arabe, nord-sud) qui énervaient nos partenaires européens (supposés eux, des européens parfaitement désintéressés) et agaçaient les Américains (ce qui fait le lien avec le courant occidentaliste abordé plus loin) ? Pourquoi, si ce n'est par goût de la gloire, maintenir ces voyages des ministres ou du président français, ces missions, ces initiatives, ces sommets franco-quelque chose, le siège français au Conseil de sécurité, l'obsession de la francophonie etc…. Alors que le sens de l'histoire imposerait d'"européaniser" lentement mais sûrement notre politique étrangère.


Aucun parti, aucun leader (pas même Jacques Delors, plutôt réaliste, ou Valéry Giscard d'Estaing, parce qu'ancien président français) n'a complètement préconisé cette ligne. Mais elle a pesé très lourd sur le débat public de 1992 à 2005. Cette tendance qui taxait de frileux tout ce qui n'était pas elle aurait mérité une interpellation critique et d’abord celle-ci : les peuples la soutenaient-elle ? En réponse aux réticences manifestes, la réponse classique : -il faut faire plus de pédagogie- était un peu courte. Et d'ailleurs, les autres pays européens renonçaient-ils ainsi à eux-mêmes (voir les zones d'influence de chaque État membre) ? Européaniser, n'est-ce pas en fait abandonner ? En quoi une Europe refuge de nations fatiguées d'elles mêmes pourrait elle être forte ?

Mais plus que ces interrogations légitimes, c'est plutôt le désaveu brutal en 2005, de deux peuples fondateurs, les Français et les Néerlandais, après les signes annonciateurs de Maastricht en 1992 (seulement 51%) et de 2004 (57% d'abstention en moyenne aux élections européennes) qui a donné un coup d'arrêt à cette fuite en avant. Même si le traité simplifié est, comme c'est probable, ratifié, avec un Haut Commissaire pour les relations extérieures cumulant les fonctions actuelles de Javier Solana, M. PESC, et de Benita Ferrero-Waldner, commissaire européen pour les relations extérieures - progrès bienvenu -, et que la France fait tout pour qu’il réussisse dans sa mission, il y aura demain comme aujourd'hui, une politique étrangère française et britannique, et allemande, etc…. Nous n'allons pas nous en remettre à "l'Europe", contrairement à ce que certains annonçaient ou préconisaient, ni mettre sac à terre.


Pas d'échappatoire possible. Nous allons devoir continuer à penser et à repenser notre politique étrangère, pour nous-mêmes, et aussi pour peser de tout notre poids dans l'élaboration de la partie européenne commune des politiques étrangères des Vingt Sept, la Politique Étrangère de Sécurité et de Défense Commune, et dans son renforcement, auquel nous avons intérêt.


Cependant on sent dans la France de 2007 une autre tentation beaucoup plus forte, à la fois ancienne et nouvelle, de remise en cause de la politique étrangère de la France, la tentation "occidentaliste".


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L'option atlantiste/occidentaliste


A. Depuis quelques années une vision du monde "atlantiste" au sens de la droite française d'avant le gaullisme, devenu avec la mondialisation et ses angoisses "occidentaliste", est réapparue et s'est affirmé au fil de livres, de revues, d'articles, de colloques et de déclarations politiques. Il ne s'agit là pas de la politique normale d'amitié et de coopération avec les États-Unis, mais d'une réorientation en profondeur qui doit être examinée de près. Ce mouvement s'inscrit, tout en prétendant s'en démarquer, dans le schéma de clash des civilisations, pronostiqué il y a quinze ans par Samuel Huntington. Huntington d'ailleurs injustement décrié : il ne préconisait pas, mais au contraire il mettait en garde ! Les Occidentaux (environ un milliard) seraient confrontés à l'hostilité irrémédiable des cinq milliards et demi d'êtres humains non occidentaux, à commencer par les Musulmans et les Chinois (qui pourraient se liguer, partie la moins convaincante des spéculations d'Huntington) sans oublier les Russes, les Indiens, et tous les autres qui voudraient se venger des cinq siècles de domination occidentale. Menacés, les Occidentaux devraient se serrer les coudes.

 
De fait, les Occidentaux ont perdu le monopole de l'histoire, si ce n'est leur influence qui peut demeurer longtemps colossale. Cette thèse fait écho à celle des néo-conservateurs américains, élaborées bien avant le 11 septembre, et dont on connaît les axiomes, le "wilsonisme botté" : il faut contre la "Réalpolitik" remettre la "morale" au centre de la politique étrangère, et être plus offensif contre les régimes non démocratiques et conduit presque fatalement à des interventions militaires, avec ou sans accord au sein du Conseil de Sécurité de l’ONU. Les néo-conservateurs gardent plus d'adeptes qu'on ne le croit en Europe, y compris dans les élites françaises, même après le fiasco irakien. Ce fait a été masqué par la virulente et durable réprobation de la politique étrangère de Georges W. Bush au Proche et au Moyen Orient par l'opinion française, mais il est patent.


Quels sont les axes des tenants de cette réorientation "occidentaliste" qui, le plus souvent, ne se présentent pas sous leurs vraies couleurs, à part quelques intellectuels isolés et provocateurs, mais sous le pavillon aimable de la "modernisation" (encore une!) de la politique étrangère ?


D'abord le postulat des "valeurs communes" entre l'Europe et les États- Unis. Il peut y avoir des désaccords passagers avec Georges Bush (et encore pas pour tous les membres de ce groupe de pensée) mais au fond nous serions avant tout des démocraties assaillies par les terroristes et menacées par la Chine, le nouveau "monde libre". La question de savoir si la politique américaine récente n'a pas, précisément, accru ces risques, n'est même pas admise par les tenants de cette ligne. Il s'en suit que nous ne devrions pas critiquer inutilement les États-Unis, ni nous démarquer d'eux "pour le plaisir de nous opposer à eux". Selon un schéma bien connu, ne pas s'opposer à eux sans motif valable devient vite : ne pas s'opposer tout court. Tout un pan, tout un héritage de la politique étrangère française – ton, initiatives, méthodes, partenaires – est ainsi frappé de suspicion même dans les cas où la France a eu à l'évidence raison. Il est surprenant de constater que cette tentation est forte, comme pour l'européisme, dans les élites - mais quasiment pas dans la population.

B. Dans sa logique, ce courant de pensée – fort à l'UMP et dans le monde industriel et de la défense, présent au PS, significatif dans les médias – estime que la position particulière de la France dans l'OTAN est un "problème". Jusqu'ici les quatre premiers successeurs du général de Gaulle ont préservé l'essentiel de la décision que celui –ci avait été amené à prendre en 1966 à l'issue de huit années de négociations infructueuses avec les États-Unis : sortir la France de tout engagement militaire automatique tout en restant, cela va de soi, dans l'Alliance. Si cette question n'a pas fait 'l'objet de débats publics, ni pendant la campagne électorale, ni depuis l'élection du président Sarkozy, la tentation du retour dans l'OTAN existe bel et bien.


La question de l’OTAN


Cette éventualité mérite un examen plus détaillé.


Quels sont les arguments le plus souvent invoqués à l'appui d'un "retour de la France dans l'OTAN" ?


- Les militaires mettent en avant la commodité pratique, la cohérence de la formation et des méthodes de combat avec les autres armées alliées de l'OTAN, "l'interopérabilité". Ils n’ont d’ailleurs, à quelques personnalités près, jamais été très favorables aux décisions prises par le général de Gaulle et n'ont eu de cesse de demander aux responsables politiques l'autorisation de renouer des relations pratiques très étroites avec l'armée américaine et avec l'OTAN, ce qu’ils ont obtenu. Ils espèrent une normalisation plus complète. Certains la justifient aussi par des raisons budgétaires (économies) et européennes (puisqu'en réalité les autres européens ne veulent pas d'Europe de la défense, inutile de rester à moitié en dehors de cette perspective).

- pour une partie de l'UMP (voire du PS) la question est abordée de façon plus idéologique ou politique. Dans le monde global marqué par le terrorisme et l'émergence de grands pôles de pouvoir non occidentaux, la position singulière de la France dans l'OTAN serait devenue une "anomalie".

- Un dernier argument est avancé : la France verrait ainsi son influence s’accroître au sein de l'ensemble atlantique, auprès des États-Unis et de leurs alliés, sur le plan diplomatico-militaire comme sur le plan des armements. Les avantages seraient donc : meilleure cohérence "occidentale" idéologique, géopolitique et militaire, et influence accrue.


Le point de principe – la question de la cohérence occidentale – ne peut s'évaluer en avantages/inconvénients puisque c'est un point de principe, presque de doctrine. Il se justifie si la France se pense avant tout comme un pays occidental, avant d'être européen ou original. Et si tout doit en découler sur le plan pratique en revanche, on ne peut pas affirmer que quoi que ce soit dans la situation actuelle de la France par rapport à l'OTAN la gêne, des arrangements concrets et satisfaisants ayant été trouvés sur chaque point. Des forces françaises participent à plusieurs opérations de l'OTAN. Leur valeur militaire est reconnue. Des entreprises françaises réussissent à remporter les appels d'offres de l'OTAN quand ils sont méthodiquement préparés.


L'argument de l'influence est le moins convaincant. La France serait - peut être - considérée à nouveau par les autres alliés, européens et canadiens, comme un allié "normal" et cesserait – peut-être – de faire l'objet de procès d'intention. Sur les États-Unis cela donnerait à la France une influence comparable à celle des autres alliés, c'est-à-dire quasi nulle. Ce n'est d'ailleurs pas nouveau : même l'immense Churchill n'avait pas réussi à influencer Roosevelt, par exemple sur le lieu et la date du débarquement ! A fortiori les dirigeants d’aujourd’hui. D'autant que les États-Unis n'accordent plus à l'OTAN une place exclusive. Même après son départ, les conceptions de Rumsfeld selon lesquelles c'est "la mission qui détermine la coalition", au détriment des alliances permanentes, ont laissé des traces.


Il faut ensuite se demander quel serait le prix politique à payer pour un tel mouvement. Sur le plan interne d'abord. Une partie de l'opinion, peut-être pas seulement à gauche, s'y opposerait, ou en tout cas n'en comprendrait pas la nécessité. A un moment où l'administration Bush sortante a rendu les États-Unis plus impopulaires que jamais dans le monde, quel serait l'intérêt de réveiller une telle polémique? Cette question pourrait –peut-être- se présenter autrement après 2009.


Sur le plan international, un tel mouvement déclencherait l'enthousiasme des médias et des élus américains : oublié le général de Gaulle, la France est redevenue un allié sûr, elle va nous aider en Irak et ailleurs, etc. Satisfaction en Israël pour les mêmes raisons. Satisfaction plus ambiguë en Grande- Bretagne : même si les Britanniques sont bien placés pour savoir que leur
suivisme ne leur a donné aucune influence particulière sur les États-Unis (pas plus d'ailleurs que notre opposition), ils n'aimeraient pas que cette influence supposée ait l'air d'être partagée avec l'autre allié militairement significatif. A peu près partout ailleurs, la France serait considérée comme réalignée sur les États-Unis et traitée comme telle. Les autres puissances, établies ou émergentes, en prendraient froidement acte : même si c'était souvent illusoire d'espérer canaliser, ou contrebalancer, les États-Unis, ce ne serait plus la peine en tout cas d'essayer de le faire avec la France et donc de la valoriser politiquement ni de l'avantager économiquement dans ce but.


Dans tous les autres pays, qui ne sont pas des puissances, soit au moins 150, cela serait perçu comme la perte d'un point d'appui au sein de l'ONU, ou de l'OMC, d'un avocat au sein du FMI, de la Banque Mondiale ou du G8. Mais les simples pays, plus que les puissances, sont obligés d'être réalistes, et ils auront tôt fait de se trouver d'autres points d'appui.


Tout cela est à mettre en regard avec ce que la France y gagnerait éventuellement.


Un gouvernement qui envisagerait une telle décision pourrait juger nécessaire vis-à-vis de son opinion d'obtenir des contreparties, comme celle que le Président Chirac avait demandées en 1995/1996 (le commandement sud pour un français). Il serait utile pour un tel gouvernement d'étudier pourquoi cette tentative avait échoué, avant même la dissolution et le changement de gouvernement au printemps 1997.


Toutefois obtenir tel ou tel poste important, ce qui déjà, ne va pas de soi, ni de la part des Américains, ni de la part des autres alliés, ne serait pas suffisant. Seule la perspective d'une vraie réforme de l'OTAN qui est, rappelons le, depuis la guerre de Corée il y a cinquante ans, une organisation militaire intégrée dès le temps de paix comme elle le serait en temps de guerre, changerait cette donne. Pour la France rejoindre une OTAN réformée grâce à la bonne gestion de sa disponibilité pour un rapprochement, aurait une toute autre allure, et une autre signification, que de "rentrer dans l'OTAN".


Que pourrait être une "OTAN nouvelle"?


- une organisation qui irait plus loin dans la reconnaissance de l'autonomie du pilier européen de l'alliance que les arrangements actuels, ce qui suppose que les européens se mettent au préalable d'accord sur ce qu'ils veulent obtenir et les responsabilités qu'ils sont prêts à prendre.

- une organisation qui accepterait en son sein le débat entre alliés (et non entre vassaux) sur les options stratégiques et tactiques, par exemple sur l'avenir de la dissuasion ou sur la combinaison défense/dissuasion.


- une organisation dont tous les membres européens prendraient leur part des dépenses militaires.


- une organisation qui clarifierait son aire géographique, son rôle et ses missions devenues confuses à force d'être constamment étendues. Depuis la fin de l'URSS, les États-Unis, et divers lobbies d’autres pays influents à Washington, ont poussé à l'élargissement de l'OTAN pour achever de refouler la Russie, l'entourer d'un réseau de pays nouvellement alliés des Occidentaux, voire traiter de la menace terroriste, et accroître l'influence américaine. Un peu
comme dans le cas de l'Union Européenne de 1989 à 2004, l'élargissement est devenu une fin en soi. Par ailleurs, des réactions américaines et occidentales et des engagements au cas par cas – ex Yougoslavie, Afghanistan – semblent avoir fait de l'OTAN – à l'origine organisation militaire défensive de l'Atlantique Nord – le bras armé de la sécurité occidentale tous azimuts.

Cela est très lourd de conséquences quant à la perception de l'Occident par "les autres" (the rest) et notre positionnement stratégique dans le monde des pôles émergents.


Qui en a débattu ? Qui en a décidé ? A l'origine en 1948 la ratification du Traité instaurant l'Alliance atlantique avait fait l'objet de débats intenses au sein des parlements nationaux, à commencer par le Sénat des États-Unis. Le changement de contexte mondial, et de menaces, et la nécessité d'une réforme justifient amplement qu'un nouveau débat ait lieu aujourd'hui dans les pays de l'alliance sur le rôle et sur l'avenir de l'OTAN. Les États à la fois membres de l'Union Européenne et de l'OTAN pourraient y réfléchir ensemble afin d'être en mesure de faire des propositions à la nouvelle administration américaine, en 2009. Voire avant, au sommet de l'OTAN au printemps 2008, si du fait de son affaiblissement l'administration Bush était prête à certains mouvements.


C. L'autre grande question stratégique qui peut être abordée de façon "occidentale", européenne, ou plus indépendante, est celle du projet américain de bouclier, c'est-à-dire de l’avenir de la dissuasion et des rôles respectifs des systèmes défensifs et dissuasifs. Théoriquement, des boucliers affaiblissent la crédibilité de la dissuasion et c’est pour cela qu’il y avait eu de 1972 à 2001 un traité ABM. Mais il y a le risque de tirs accidentels (?), de régimes non sensibles à la menace de représailles (?), de menaces émanant d'entités non territoriales non menaçables en retour, faute de domicile fixe (?), qui tous obsèdent l'Occident (et un certain nombre d'autres pays) depuis… qu'il a vaincu l'URSS. Le vainqueur est inquiet. Et surtout, comme l'a toujours expliqué Z. Brejzinski, les États-Unis veulent être assurés de plus de sécurité que tous les autres et disposer à la fois de tous les systèmes défensifs, offensifs et dissuasifs.


La question stratégique est : faut-il des systèmes défensifs en plus de la force de dissuasion ? La question politique est : s'ils sont nécessaire, acceptables, ou inévitables, avec qui ? Devons-nous seulement prendre acte du projet américain ? Demander qu'il devienne américano-européen, c'est-à-dire otanien avec participation des Européens à la conception, à la réalisation, au fonctionnement ? Les Européens, surtout ceux qui n'ont pas de dissuasion, doivent-ils se doter de leur propre bouclier, couplé ou non à celui des États- Unis ? Faut-il associer à l'un de ces projets la Russie ? Voire proposer à l'ensemble des puissances un système défensif global, une assurance mondiale anti-risques ? On voit que cela aussi dépend de l'idée que nous nous faisons du monde, des menaces et de nous. Mais faut-il se lancer dans tout cela uniquement pour intercepter les éventuels missiles d'un régime iranien supposé avide de suicide qui de plus aura sans doute changé avant la mise en fonction de tout bouclier ? Aucune réponse n’est évidente à ce stade. Beau sujet pour le futur livre blanc de la défense et de la future loi de programmation pour les années 2009 à 2013, que devraient éclairer un débat français, un débat au sein de l'Union Européenne et un autre au sein de l'OTAN.


D. La priorité "atlantiste" donnée à la défense des intérêts de l'Occident pris comme un tout aurait d'autres traductions. L'acceptation peu ou prou de la priorité donnée à la guerre contre "le" terrorisme telle que l'a définie l'administration Bush avec tout ce que cela entraîne. La reconnaissance du leadership américain dans la fixation de la ligne à suivre avec la Chine, avec la Russie (adversaire, concurrent, partenaire, terre de mission ?) ou encore au Proche ou au Moyen Orient où la France ne prendrait plus alors d'initiatives isolées, en tout cas sur les sujets centraux (Israël/Palestine, Irak, Iran). La France se concentrerait sur des théâtres sensibles mais stratégiquement secondaires où elle peut être utile, tels que le Liban, profiterait des efforts de Mme Rice pour limiter l'ampleur du fiasco diplomatique de l'administration Bush, et attendrait une redéfinition plus large (mais pas totale) de la politique étrangère américaine à partir de janvier 2009.


Même remarque en ce qui concerne la réforme des institutions multilatérales, pas vraiment acceptée par les États-Unis, où le dosage toujours changeant entre la gestion réaliste des intérêts occidentaux (économie, énergie, sécurité, migrations, pandémies) et la diplomatie "transformationnelle", composante fondamentale de la politique étrangère américaine depuis le président Wilson, mais moins flambante aujourd'hui après l'Irak.


L'attirance exercée par cette approche a survécu au fiasco américain en Irak dans certaines élites françaises, de droite et à gauche. Au nom du rejet de la Realpolitik, de la remise des droits de l'homme et de la morale au centre de la politique étrangère, de la lutte contre les tyrans, de l'ingérence nécessaire pour faire progresser la démocratie, voire du rejet de "l'anti-américanisme primaire" certains continuent à ne pas contester le principe de l'intervention américaine, rappellent que ses objectifs étaient honorables, présentent ses adversaires comme des partisans de Saddam Hussein et attribuent l'échec de ces interventions à des questions de moyens, d'organisation, voire, comble du cynisme tranquille, au Irakiens incapables de se montrer à la hauteur de la générosité américaine (!).


En réalité l'intervention américaine était vouée à l'échec du fait du sophisme qui voulait que le problème palestinien soit surfait et que ce soient les pays arabes qu'il faille changer d'abord, de gré ou de force (théorie néoconservatrice et Likoud), combiné à la croyance simpliste selon laquelle la démocratie peut être imposée de l'extérieur comme en Allemagne et au Japon en 1945 et servira d'exemple contagieux et de modèle (théorie néoconservatrice partagée par un certain nombre de démocrates américains, en opposition aux républicains réalistes classiques de l'administration de Bush le père, ou aux démocrates centristes comme Clinton). C’est cette dernière croyance qui explique l’extraordinaire vacuité de la politique américaine en Irak après la victoire contre Saddam Hussein.


Des éléments de cette pensée restent présents, d'autres apprentis sorciers brûlent de tenter à leur tour de nouvelles expériences, "l'irréalpolitik" occidentale peut faire encore des ravages. Sous ces réserves, que la France redevienne présente en Irak et, jusqu’à un certain point, disponible, n’est pas critiquable, au contraire.


A noter cependant que, même érigée en priorité en matière sécuritaire et diplomatique, l'approche "occidentaliste" ne ferait pas disparaître la compétition entre entreprises globales américaines et françaises, -en dépit du discours selon lequel les grandes entreprises n'ont plus de nationalités- ni les désaccords sur certains sujets "globaux" comme la lutte contre le réchauffement du climat, ou sur telle ou telle initiative ponctuelle, ni les divergences sur la régulation de la mondialisation financière. L'approche "occidentaliste" repose sur des arguments frappants et des sentiments forts. La prise de conscience du poids démographique relatif, faible et décroissant des Occidentaux, de la rapidité de l'émergence des pôles non occidentaux concurrents, l'angoisse "du" terrorisme, qui résonne sans fin dans la bulle médiatique mondiale et, par ailleurs, l'inefficacité décourageante des politiques d'opposition aux États-Unis peuvent pousser dans ce sens.


Néanmoins, cette réorientation fondamentale n'est pas demandée par l'opinion française qui paraît à l'aise dans la politique de la Vème République dans la longue durée. Elle poserait d’immenses problèmes et comporterait des risques. Mais puisqu’elle est souhaitée par une partie des élites économiques et politiques, ce débat devrait être mené dans la clarté. Comme celui sur une éventuelle zone de libre échange euro-américaine. LA SUITE
 

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Publié dans Hubert Vedrine

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Merci, Adriana, de publier un document de ce niveau.Meilleures pensées.Alain
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